Fin de partie
Une histoire de sorcellerie
Septembre 2000, j’ai 12 ans. On est mercredi, flemme d’aller à la gym, je passe l’après-midi chez moi à jouer à Sabrina l’apprentie sorcière sur l’énorme PC de ma mère.
Le CD-ROM rame un peu mais j’adore ce jeu, produit dérivé d’une série (clairement sous-côtée) dont l’héroïne adolescente découvre un jour qu’elle est à moitié sorcière. Elle vit avec ses deux tantes et leur chat (complètement crypto-lesbien cette affaire).
Dans le jeu, Sabrina a une sacrée mission : remettre de l’ordre dans le monde, alors que sa cousine, une sorcière maléfique un peu nerveuse, essaye de tout détruire.
Tandis que je franchis gaiement les premiers obstacles, voilà ma sœur aînée qui déboule en furie. Elle hurle. Dehors le soleil ne s’arrête pas de briller.
Je ne détourne pas les yeux de l’écran. Je tente de rester concentrée sur les éléments magiques à collecter, mais ma sœur me donne du fil à retordre. Comme Sabrina, elle fait voler quelques objets autour de moi.
« Comment avez-vous pu me cacher ça ! Tout le monde était au courant sauf moi ! Comment avez-vous pu ! », s’époumone-t-elle.
J’ai peur mais je suis aussi un peu excitée, comme on peut l’être quand on entend les autres se faire engueuler. Ma pauvre mère ne comprend rien, Sabrina et moi non plus.
Plus ma sœur crie, plus je perds des vies.
Mais de quoi elle parle à la fin ? Elle est en boucle, elle vient de découvrir quelque chose. Mais quoi ? Un terrible secret de famille ? Ah je me disais bien qu’on se ressemblait pas tant que ça, voilà c’est elle qui a été trouvée dans une poubelle, pas moi !
La scène dure une éternité. Sabrina ne bouge plus, suspendue elle aussi aux lèvres de ma sœur.
Enfin, elle crache le morceau :
« Mais comment avez vous pu me cacher que j’étais Hélène ! L’épouse de Ménélas ! »
Bon.
Ça y est, j’ai perdu. Le monde a sombré dans le chaos.
Ma sœur est une sorcière.
Elle est en plein délire, elle a décompensé. Décompenser, ça veut dire rompre brutalement avec le réel, s’effondrer psychiquement et basculer « de l’autre côté », en l’occurrence, dans la psychose. Elle a 18 ans. Ce jour-là, elle était en train de fumer un joint avec ses copines quand ça a commencé, on l’apprendra plus tard.
Hélène, c’est la fille de Zeus et Léda. Selon la légende, c’était la plus belle femme du monde (ma sœur a toujours été un peu mégalo), et elle pratiquait, elle aussi, la sorcellerie. Elle est en effet l’épouse de Ménélas, roi de Sparte. C’est son enlèvement par Pâris qui déclenchera la guerre de Troie. Et un certain bordel dans nos vies.
Ma sœur s’enfuit. Elle dévale les escaliers de l’immeuble à une vitesse pas possible. Ma mère lui court après, tente de la rattraper, mais aussitôt arrivée dans la rue, elle s’évapore, comme par magie.
Quelques heures plus tard, le téléphone sonne. Oui allô c’est l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne.
Ils ont recueilli ma sœur qui est venue s’y réfugier d’elle-même.
Il faudra quelques mois pour que le mot soit prononcé : schizophrénie.
Les semaines qui suivent sont nuageuses.
Je vais au collège tous les jours. Personne n’est au courant, évidemment, ça serait tellement la honte. Pire que ta mère qui lance un « salut les djeuns ! » à ta première boom : ta soeur folle.
Sans surprise, ma chère mère guette chez moi le moindre signe de mal-être.
On y est. Deux mots dans le carnet, un petit pipi au lit : c’est un appel à l’aide ! Chez le psy ma chérie.
Cette fois-ci, ma mère me prévient, c’est une grande pédo-psychiatre que nous allons voir.
« Elle est incroyable avec les bébés, elle les apaise alors qu’ils ne savent même pas parler ! »
Je suis totalement interloquée. Je croyais que c’était justement parler qui faisait du bien ? Faudrait savoir. S’ils ne parlent pas les bébés, comment elle fait la psy ? J’imagine encore quelque chose de surnaturel. Presque mystique.
La grande pédo-psychiatre, en fait, c’est une grand-mère. De celles qu’on appelle “bonne-maman”. Avec un beau chignon bien fait, toujours le même, toujours impeccable, et des jupes droites sous les genoux. Genre grande bourgeoise, pas fun pour un sou mais pas rigide du tout.
Au premier rendez-vous c’est ma mère qui parle (j’imagine que mon père est en train de jouer au Rapido quelque part et qu’il a oublié de venir). Surtout de son histoire à elle et de celles des autres. Je suis contente quand ma petite mamie lui demande de sortir.
C’est un lieu à moi. J’y suis toujours un peu gênée mais je m’y sens bien.
Je m’y rendrai une fois par semaine jusqu’à mes 18 ans, sans que personne ne soit jamais au courant.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui. On se revoit dans deux semaines ?
Andrea

Psychologie de comptoir
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1- Névroses, psychoses et cetera
« Un psychotique c’est quelqu’un qui croit dur comme fer que 2 et 2 font 5 et qui en est pleinement satisfait, alors qu’un névrosé c’est quelqu’un qui sait pertinemment que 2 et 2 font 4 et ça le rend malade. »
Pierre Desproges, Chronique de la haine ordinaire du 28 août 1986
Si la formule peut faire sourire, elle révèle surtout la différence principale entre ces deux structures psychiques : l’altération ou non du lien à la réalité. Elle évoque aussi leur point commun, qu’il ne faut jamais oublier : la souffrance psychique.
On peut parler de trois différentes structures psychiques : structure névrotique, psychotique et état-limite (ou borderline), même si tous les courants de la psychologie ne reconnaissent pas cette classification, ni même l’intérêt de cette approche structuraliste.
Schizophrénie, bipolarité et paranoïa sont les trois principales formes de psychoses. Il y a également plusieurs types de névroses : la névrose d’angoisse, phobique, obsessionnelle, traumatique et hystérique*. Ces sous-catégories de névroses font cependant également l’objet de remise en question (*notamment l’hystérie, à écouter ce LSD, la série documentaire : les fantômes de l’hystérie – histoire d’une parole confisquée absolument passionnant).
Aujourd’hui, il existe un débat qui oppose la notion de structure à celle de troubles psychiques. Sur la remise en question du concept de structure, cet article d’A. Montagne est très intéressant, je cite :
“On connaît le débat opposant la notion de structure et la notion de troubles psychiques, le représentant emblématique de cette dernière étant le DSM. D’un côté la perspective structuraliste, si elle se réclame d’une recherche étiologique des maladies, fige à sa façon les aspects du fonctionnement psychique, introduisant une rigidité de la pensée. (…) De l’autre, le parti pris de considérer la problématique en termes de troubles, confine les niveaux d’observation et de compréhension du fonctionnement mental à un mode descriptif occultant le sens psychanalytique des symptômes et la dynamique en termes de conflit intrapsychique. Elle est sous-tendue par des logiques politique et culturelle.”
2- Nota bene
On ne réduit pas une personne à son trouble psychique (ni à toute autre maladie).
De plus, la schizophrénie n’est pas la psychopathie.
Ce n’est pas parce que la folie fait peur qu’elle est dangereuse, si ce n’est pour les personnes concernées. En effet, ce ne sont pas les « fous » qui sont un danger pour les « gens normaux », mais bien l’inverse : on sait que les personnes psychotiques, vulnérables, ont beaucoup plus de risques d’être volées, agressées, violées, que le reste de la population. Ce sont elles, les premières victimes de violences.
Environ la moitié des personnes schizophrènes font au moins une tentative de suicide au cours de leur vie (source Inserm).
Aujourd’hui la schizophrénie peut se soigner, avec un suivi et des traitements adaptés à chacun.e.
Réussir à vivre au mieux avec ses troubles psychiques, à trouver un équilibre, est actuellement un enjeu important (et politique) pour les personnes concernées. On appelle ça le rétablissement :
« Le mouvement défendant l’idée de rétablissement a été largement porté, d’abord aux États-Unis, et plus récemment en France, par des personnes vivant avec un trouble psychique. (…) Il s’agit, pour la personne qui doit composer avec la survenue d’un trouble psychique, de changer de perspective. Elle va chercher un point d’équilibre dans son quotidien, qui tienne compte de ses vulnérabilités, tout en s’appuyant sur ses forces, ses ressources et ses capacités. »
Vous pouvez lire l’article très complet ici.
Ça donne de l’espoir.
3- Idées lexique
Préférons employer :
– « je me sens tiraillé.e, je ne peux pas être au four et au moulin », plutôt que « non mais là ça rend complètement schizo »,
– « les gens ont paniqué », plutôt que « c’était la psychose »,
– « elle se laisse pas emmerder, quelle personnalité ! », plutôt que « quelle grosse hystérique »,
– « j’ai trop de travail, c’est dur », plutôt que « je suis au bout de ma life, je vais me tirer une balle/me pendre/me suicider ».





Laisser un commentaire