Retrouvailles
Ce que l’on dit, ce que l’on tait.
Je suis heureuse de vous retrouver.C’est sorti comme ça, à peine la porte de son cabinet refermée. C’est pourtant pas ce que j’avais imaginé. Tout le trajet de métro, ligne 7-ligne 6-ligne 2 -(on choisit ni sa famille ni la géolocalisation de sa psy)- à faire et défaire mon discours de rentrée.
L’été s’est bien passé, qu’est-ce que je vais lui raconter ? Je suis pas inspirée, coupée dans mon élan je sais plus où j’en étais. Cinq semaines de séparation. On perd vite l’habitude de raconter sa vie à une inconnue. Là tout de suite j’ai pas envie de m’entendre parler.
Finalement c’est sorti comme ça.
Je me suis assise et dans le désordre j’ai lâché : tout va très bien vous savez au mois d’août j’ai consulté une médium je me suis aussi mise à l’astrologie enfin j’ai juste téléchargé une appli et puis j’ai fait une longue fixette sur le test MBTI
Ah et j’ai rêvé de vous la semaine dernière je me suis réveillée en hurlant de colère.
Elle a souri, gênée. Je pense qu’elle a compris : vous m’avez manqué.
J’ai envie de lui parler de la médium, du bien que ça m’a fait, un peu de spiritualité. J’ose pas, je sens que c’est pas son truc. Après toutes ces années chez les psys, je continue à vouloir leur plaire. Elle me lance sur la colère.
Qu’est-ce que ça vous évoque ?
Avril 2009. Un mois après la mort de la Ténébreuse, je rappelle ma psy, la bonne-maman. Est-ce que c’est encore la bonne personne ?
Les allers-retours chez les psys c’est classique, ça peut durer une vie. À l’époque je m’en rends pas compte. J’ai honte d’avoir craqué. Aveu de faiblesse, j’ai encore besoin de vous.
Trente-six mois de séparation.
Faux départ, envol prématuré.
Elle me pardonne d’avoir disparu sans rien dire, elle m’aime toujours, je suis rassurée.
Je suis heureuse de vous retrouver.
Je lui raconte tout de suite l’amie morte. Le reste je lui raconte pas, ou alors je raconte n’importe quoi.
J’ai 20 ans. Je sors, je bois beaucoup, pour faire comme tout le monde je me drogue de temps en temps (pas souvent, trop peur de rester perchée comme ma sœur), mais tout ça je peux pas lui dire. Elle m’a laissé une deuxième chance, impossible de la décevoir.
Alors je lui dis que je suis fatiguée, que je comprends pas pourquoi c’est vraiment bizarre. J’oublie de préciser que je me suis couchée à 7h toute habillée et un peu imbibée. Toutes les semaines je dis « coup de blues », jamais gueule de bois.
Face à cette inexplicable fatigue, elle me met sous anti-dépresseurs. Parfait.
Si elle savait la Ténébreuse.
Trente-six mois sans garde-fou, autonomie relative, j’explore le champ des possibles. Il y a du plus il y a du moins.
Hors du microcosme lycéen j’assume enfin : je suis lesbienne. Ça me remplit de joie et de peur à la fois. Je suis pas encore capable de le crier sur tous les toits, un peu seule au milieu de mes copines hétéros en dep. Pas évident d’être fière sans communauté. Heureusement, L-Word, et le Troisième Lieu sont là pour me faire rêver (on a pas toutes la chance d’avoir connu le Pulp, génération What’s Gouine On et BabyDoll* on fait avec ce qu’on a).
Le Troisième Lieu, bar lesbien improbable et mythique de la rue Quincampoix, à Paris. La première fois que j’ose y entrer je suis pétrifiée. Prends l’air habitué, arrête de regarder partout autour de toi. Toutes ces meufs qui s’embrassent, comme ça, j’en reviens pas.
J’ai pas les codes. Au milieu d’elles je fais pas assez lesbienne, mais beaucoup trop pour mon cercle hétéro-intello. Je trouve pas ma place, j’essaie pourtant. Je bois pour me donner du courage (mauvais plan).
Une nuit au Rex, il doit être 4h du matin, adossée au bar du fond de la salle une meuf me fixe intensément, sans baisser les yeux, ni sourire. Elle est flippante mais c’est comme ça qu’on drague chez nous, ça j’ai compris maintenant. Ok j’ai une touche.
Elle avance vers moi, elle titube elle a l’air déchiré mais c’est pas grave, moi aussi. Elle s’approche, elle est tout près ça y est, elle me frôle, se penche lentement à mon oreille, je sens son souffle chaud dans mon cou. Au milieu du vacarme électronique et des corps transpirants, j’entends : « Tu me reconnais ? J’étais serveuse dans le bar en bas de chez tes parents. C’est moi qui suis venue vous aider quand ta sœur a sauté par la fenêtre. Elle va comment ? »
C’est fou comme l’ivresse peut disparaître rapidement.
C’est elle, évidemment. Comment j’ai pu ne pas la reconnaître. Heureusement on était au premier étage. Ma sœur pieds nus, les deux talons cassés. Après elle peignait sur son lit d’hôpital, et je pensais à Frida Kahlo.
Cette fille elle était intervenue tout de suite. À sa place, je pense pas que j’aurais eu le cran.
C’est sympa de venir me parler mais ça casse un peu l’ambiance de ma soirée. Et puis même pas pour me draguer, c’était sa copine la grande blonde à côté. À ce moment-là ce qui me terrorise le plus c’est l’idée qu’elle parle de ma sœur à tout le monde. Moi je peux en parler à personne. Je continue à me cacher, même en lieu sûr.
Dans le cabinet de ma psy je me sens plus à l’abri non plus. Je parle jamais d’amour. (De quoi je parle exactement ?) Est-ce qu’elle m’aimerait encore si elle savait qui je suis vraiment ?
Quand je raconte une « amie très proche », je prie pour qu’elle me pose plus de questions, pour que ça vienne d’elle. Je sais pas si elle sait, ça me parait évident.
Coming out, en français ça se traduit comment ? À chaque fois qu’elle me sort un petit chocolat, je pense à ça. « Sortir du placard ». Je déteste cette expression, c’est comme lever une punition.
Mais qui nous a enfermé.es là au juste ?
Coming out : moi j’entends la lumière. J’aime bien l’idée de révélation. Sortir de soi, entrer dans le monde.
Rien à faire, devant ma psy ça sort pas (c’était plus facile avec ma mère). Elle est si vieille, c’est trop loin d’elle. Et puis tellement tradi, si elle m’explique que c’est une maladie ? Je la détesterais. Au fond c’est moi qui supporterais pas la déception.
À cette époque je suis en couple avec une fille avec qui ça marche pas, peu importe. Tout sauf être seule. Si quelqu’un peut m’aider à ouvrir mon courrier c’est déjà ça.
Ma copine commence à s’inquiéter pour moi. On doit être ensemble depuis quoi, deux mois (soit environ deux ans en intensité lesbienne), elle se met une drôle d’idée en tête : alerter mon entourage.
Elle appelle une de mes amies :
« Il faut faire quelque chose, elle va très mal. Tu te rends compte, elle ment à sa psy ! »
Pour cette fille, la preuve ultime de mon mal être c’était ça, je mentais à ma psy. Pour cette fille, ne pas tout dire à sa psy c’était mentir.
Depuis quinze ans, à chaque fois que je cache sciemment quelque chose à un.e psy, je pense à cette phrase et à cette fille. À chaque fois que j’hésite à dire, à chaque fois que je me tais.
Qu’est-ce que ça veut dire mentir à sa psy ? Est-ce que c’est seulement possible ?
Pendant longtemps j’ai pensé que ne pas tout dire c’était passer à côté du travail d’analyse.
J’ai mis du temps à comprendre que tout ce que je ne disais pas était quand même là, que c’était d’ailleurs souvent ce qui me travaillait le plus en repartant.
Ce deuxième round avec ma psy n’a pas duré longtemps. J’avais grandi, j’étais plus une enfant. Et puis un jour elle s’était endormie devant moi, un peu vexant.
À nouveau, je me suis évaporée. Cette fois en lui devant de l’argent.
J’ai souvent pensé à elle sans oser la rechercher, trop peur de découvrir qu’elle était morte. Elle me paraissait déjà si vieille il y a vingt ans, pourrait-elle aujourd’hui avoir 100 ans ?
Finalement je l’ai fait, il y a peu. Je l’ai googlée. Et j’ai découvert qu’elle était toujours en activité (les psys et la retraite, un vaste sujet).
Depuis j’ai très envie de la rappeler. Je lui dois beaucoup. Des mots, de l’argent, et un livre de Lacan, pour commencer.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui, on se revoit dans deux semaines ?
Je suis heureuse de vous retrouver.
Andrea
*What’s Gouine On et BabyDoll : noms de soirées lesbiennes indescriptibles.

Psychologie de comptoir
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1- Test MBTI, dis-moi qui je suis (ou pas)
Le test MBTI, ou Myers Briggs Type Indicator (du nom de sa créatrice), est un test de personnalité qui se base apparemment sur les travaux du psychiatre Carl Gustav Jung, rien que ça. Il est cependant qualifié de pseudoscience par la majorité des psys. On l’utilise beaucoup en entreprise, pour pouvoir manager au mieux tout ce petit monde.
« Bernard, ton type de personnalité Aventurier ne matche pas du tout avec l’esprit de la boîte. »
Mais pourquoi cette fixette me direz-vous ? Écoutez je ne sais pas, l’été, la plage, les tests, tout ça.
Eh bien figurez-vous que je suis Logicienne, comme Albert Einstein et Kristen Stewart, tout simplement.
« Les amis des logiciens ne trouveront pas de socle de soutien émotionnel chez eux ». Bon pote Albert.
Voilà. Merci MBTI.
2- Ô Frida, qui étais-tu avant d’orner les totebags de tout le quartier ?
Mexico, 1925. Frida Kahlo a 18 ans. Elle est victime d’un grave accident de la route, un tram percute le bus dans lequel elle se trouve. Elle qui est déjà atteinte de poliomyélite échappe de peu à la mort, subit de nombreuses interventions chirurgicales et doit passer plusieurs semaines dans un lit d’hôpital.
C’est dans son lit, pour passer le temps, qu’elle commence à peindre.
3- Horoscope du jour, bonjour !
Capricorne : c’est fini, et dire que c’était le signe de mon premier amour.
Verseau : ou recto, vous avez l’art de retourner votre veste toujours du bon côté.
Poisson : vous êtes sous l’eau, prenez l’air (pas trop non plus).
Bélier : ras le bol d’être pris.e pour un mouton, vous avez des cornes bordel.
Taureau : arrêtez de foncer tête baissée, tentez l’introspection.
Gémeaux : vrai ou faux peu importe, « il n’y a pas de vérité, il n’y a que des interprétations » (100% Nietzsche, c’est mon agenda de 3ème qui le dit).
Cancer : apprenez à marcher droit, vous éviterez les casseroles.
Lion : c’est la première fois qu’on voit un roi avec si peu de poils.
Vierge : stop à la binarité, ni sage ni folle, vous êtes tout à la fois.
Balance : fermez la porte, vous avez la pookie dans le sas.
Scorpion : time, it needs time to win back your love again.
Sagittaire : « tiens c’est pour noël et ton anniversaire », une pierre deux coups, vraiment pénible d’être né.e le 22 décembre.





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