Au nom du père
Je l’ai rappelée, ça y est. La psy de mon enfance.Elle a pas répondu, j’ai laissé un message. Sur le répondeur j’ai pas reconnu sa voix.Est-ce qu’elle se souvient de moi ?
J’ai disparu en 2011 je crois. J’ai très peu de souvenirs de cette deuxième histoire avec elle. Peut-être parce que je lui disais rien.
« Peut-on parler pour ne rien dire ? », un de mes premiers sujets de dissertation de philo en terminale. À l’époque je penchais plutôt pour le non (bon en même temps j’avais pas eu 18).
Grâce aux psys j’ai bien changé d’avis.
Un jour une psy m’a dit « vous savez, c’est pas parce qu’on consulte qu’on est en travail. Pour certains ça dure des années mais au fond rien ne bouge ».
Celle-ci je la surnommais « la méchante ». Est-ce qu’elle me transmettait un message ?
C’est avec elle que j’ai eu ma première expérience de psychanalyse, allongée sur le divan deux fois par semaine la psy assise derrière, j’ai pas aimé du tout. Sûrement parce que c’était elle.
Elle m’avait expliqué la règle : l’association libre, comme de l’écriture automatique ou un cadavre exquis. Sur le divan, tu dois exprimer tout ce qui vient, ne pas te censurer. Si parler de ta mère te fait penser à ta gynéco (exemple totalement fortuit) alors tu le dis. Pas de chance, ma chère et tendre gynéco (celle qui hante mes nuits) c’était la meilleure amie de cette psy (mais c’est encore une autre histoire).
Terrible expérience de solitude et de lâcher prise. Un peu comme l’accouchement.
C’est vraiment sorti de moi sous vos yeux tout ça ?
Parler sans que la parole ait le moindre impact sur l’autre. Dos à quelqu’un, face à un mur, les mots ne ricochent que sur soi. Comme si on était seul.e alors qu’on ne l’est pas.
Très déstabilisant. Dans ce cas je préfère marmonner dans ma salle de bain tranquillement.
J’essayais de capter ses réactions à sa respiration. Elle avait globalement l’air de beaucoup s’ennuyer. Je rêve où elle vient de soupirer ?
D’ailleurs je suis sûre qu’un jour je l’ai entendue ronfler (j’ai pas osé me retourner j’ai préféré croire qu’elle avait le nez bouché), toujours mieux que de l’entendre mastiquer son chewing-gum d’après déjeuner (elle savait que j’étais misophone, je pense qu’elle me punissait).
Une fois j’ai tenté histoire de la réveiller :
« Au fait, si je meurs vous viendrez à mon enterrement ? »
J’espérais qu’elle s’étouffe avec son Freedent. Elle aurait quand même pu dire oui pour la forme franchement.
Le psy de mon père il était à son enterrement.
Je ne sais pas quand mon père est mort. En janvier 2019, on l’a retrouvé chez lui comme ça, étendu sur le sol. Il est tombé, en sortant des toilettes peut-être, sa braguette était ouverte. AVC. Quelques jours passés là, sur le tapis du salon. C’est triste à mourir de mourir de cette façon, sans personne à côté de soi.
Ce scénario je l’avais imaginé mille fois. Je vous en avais parlé, du jour où j’avais demandé à mon amie Manon de m’accompagner chez lui parce qu’il répondait pas. Il nous avait ouvert la porte, finalement ivre mort mais cependant vivant.
Je ne sais pas qui était mon père.
J’ai bien deux trois idées des choses qu’il aimait, de celles qu’il possédait, disons que je le connaissais.
Mon père aimait les tartes aux framboises, les nectarines bien dures, les lardons, les oignons, Rimbaud, de Staël, Sagan et Simenon.
Quand j’étais petite je l’appelais papa whisky et ça le faisait rire, il s’en ventait souvent.
J’adorais son odeur l’été, monoï et pastis mélangés. J’aimais le dimanche matin, quand il était normal et qu’il se souvenait plus de rien.
Ses beaux carnets aussi. Mon père conservait tout, les lettres les tickets les petits mots déchirés comme autant de trésors enfouis contre l’oubli.
Mon père me demandait de réciter « Mon père, ce héros au sourire si doux »*, je le faisais par amour, je savais que c’était faux. Et parfois on chantait du Leonard Cohen, The Partisan, moi les mots en français, il est mort sans surprise.
J’aimais le rejoindre au bistrot quand c’était son week-end, bus 67 depuis Châtelet prochain arrêt Verlaine. Commander des œufs au plat, manger des morceaux de sucre, dessiner sur les nappes en papier en l’écoutant parler de plus en plus fort aux copains du quartier.
Avec lui à 8 ans j’aimais jouer au poker, il m’avait bien appris et j’aimais dire « pour voir ». J’aimais pas qu’il insiste « surtout laisse un pourboire », toute seule dans le taxi qui m’emmenait à l’école.
Mon père avait trois seins, des centaines de livres, des photos des tableaux partout autour de lui et un fauteuil rouge en velours.
Son troisième (tout petit) téton le rendait très fier, il disait que c’était un signe sacré chez les Indiens d’Amérique (un de ses mythes fondateurs plutôt incertain, j’ai fouillé internet rien trouvé à ce sujet). À l’entendre, mon père était un saint.
Et puis mon père avait un psy.
Le docteur Haim, rien d’un maudit. J’aime à croire que le docteur Haim aimait mon père et que mon père l’aimait. Il parlait souvent de « ce bon docteur Haim », il disait même « c’est comme un ami ».
Lui parlait-il pour dire quelque chose ? Ou n’était-il au fond qu’un homme de compagnie ?
Il l’avait connu dans une clinique psychiatrique au bout de sa rue, sa « résidence secondaire » où il passait plusieurs mois par an pour arrêter de boire, se reposer ou juste être entouré. Il a toujours aimé être un habitué.
Quand il est mort, j’ai écouté tout le monde me raconter mon père. J’ai observé ses sœurs, ses ami.e.s, et ses frères. Ils avaient tous l’air d’y voir clair et de l’avoir compris. Pourtant il était seul quand il a fait tapis.
J’aurais voulu entendre ce bon docteur Haim.
Avait-il percé le mystère de son désespoir ? Est-ce qu’il le connaissait pour de vrai, mon père ?
Aujourd’hui j’ai parlé à ma psy du docteur Haim. Elle m’a dit que j’avais le droit de le contacter. Elle a ajouté : « vous savez le livre de la déontologie n’est pas très épais ».
En attendant, la psy de mon enfance m’a toujours pas rappelée. Est-ce qu’elle a écouté ses messages ? Est-ce qu’elle m’en veut encore ? Sur son répondeur, elle précise qu’en cas d’urgence on peut aussi lui envoyer un fax.
C’est bien ce que je pensais, elle a 100 ans.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui, on se revoit dans deux semaines ?
Andrea
*poème de Victor Hugo, Après la bataille, 1828.

Psychologie de comptoir
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1- L’association libre
Selon Freud, c’est la règle psychanalytique fondamentale à laquelle le patient doit obéir afin d’investiguer les processus psychiques inconscients, inaccessibles autrement. Il s’agit pour l’analysant d’exprimer toutes les pensées qui lui viennent à l’esprit, qui surgissent en lui, de dépasser l’inhibition habituelle qui censure les pensées, les images, et la parole.
Selon les mots de Freud dans La technique psychanalytique (PUF, 1970) :
« Votre récit doit différer, sur un point, d’une conversation ordinaire. Tandis que vous cherchez généralement, comme il se doit à ne pas perdre le fil de votre récit et à éliminer toutes les pensées, toutes les idées secondaires qui gêneraient votre exposé et qui vous feraient remonter au déluge, en analyse vous procédez autrement. Vous allez observer que, pendant votre récit, diverses idées vont surgir, des idées que vous voudriez bien rejeter parce qu’elles sont passées par le crible de votre critique. Vous serez alors tenté de vous dire : « ceci ou cela n’a rien à voir ici » ou bien : « telle chose n’a aucune importance » ou encore : « c’est insensé et il n’y a pas lieu d’en parler ». Ne cédez pas à cette critique et parlez malgré tout, même quand vous répugnez à le faire ou justement à cause de cela (…) Enfin, n’oubliez jamais votre promesse d’être tout à fait franc, n’omettez rien de ce qui pour une raison quelconque, vous paraît désagréable à dire »
Easy.
2- Le tissu mammaire surnuméraire (ou polythélie)
Moi qui pensais que mon père et Chandler Bing (vous avez la ref ?) étaient les seuls au monde à avoir trois seins. Pas du tout ! La polythélie est une anomalie congénitale des tissus mammaires chez les mammifères. Elle se caractérise par la présence d’un mamelon surnuméraire, sans développement de glande mammaire. Figurez-vous que c’est une anomalie fréquente puisqu’elle concerne 1 à 5% de la population générale (et davantage les femmes que les hommes).
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3- Après la bataille
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié,
Et qui disait : « À boire ! à boire par pitié ! »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : « Caramba ! »
Le coup passa si près, que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire, » dit mon père.
Victor Hugo




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