Avec Alexis, pédopsychiatre à l’hôpital.
J’ai rencontré Alexis en 2018. J’étais alors à nouveau étudiante en DU d’Art-Thérapie le temps de quelques semaines. À cette époque j’avais pensé : j’aime l’art, j’aime la thérapie, parfait.La croisée des chemins.
Enfant je rêvais d’être pédiatre ou pédopsychiatre. En seconde avec les maths j’ai vite lâché l’affaire, tant pis pour la médecine, ça sera la littérature et la vie de bohème.
En faisant cette formation je voulais devenir une soignante. J’avais cours à Sainte-Anne, je connaissais déjà bien les lieux mais pas de cette façon-là. Tous les profs étaient psys, j’étais au paradis.
Alexis aussi était ici pour se former. Avec nous sur les bancs il y avait des artistes, des infirmier•e•s, des psychologues, des sans étiquette comme moi et quelques psychiatres, comme lui.
Alexis j’osais pas lui parler. On se regardait en biais. C’était bien la première fois que je me retrouvais assise du même côté qu’un psy.
En ce moment et grâce à TDC je termine des choses inachevées.
J’ai recontacté Alexis. Je lui ai raconté ce projet, proposé d’y participer.
On s’est retrouvés, on peut dire rencontrés. J’étais restée quelque part dans sa mémoire : « je me rappelle une tension entre la directrice de la formation et toi. Un jour elle t’a fait un commentaire, et quand elle s’est retournée tu lui as fait un doigt je crois ».
Sympa. Aucun souvenir de ce moment délicat. J’ai préféré nier ah ça moi jamais, ça devait être l’index j’avais une question à poser.
Il a pardonné mon impulsivité et on a continué par écrit après le café.
– Mon cher Alexis,
On pourrait réfléchir autour du thème « transfert-contre transfert », qu’en penses-tu ? C’est une piste de réflexion parmi d’autres, ne t’oblige à rien bien sûr, sens-toi libre de répondre ou non à mes questions, d’en poser d’autres, de choisir ta forme.
Bien à toi,
Andrea
– Ma chère Andrea,
Te lisant et pensant à toi, me viennent les mots suivants, qui à la fois concernent notre rencontre lors d’une formation, ta proposition du jour, et la thérapie, en général, telle que je l’envisage :
il s’agit avant tout d’un échange, d’une interaction, d’une rencontre.
Est-ce de l’amitié ? Pour la thérapie j’ai très vite répondu non, dès le premier rendez-vous, interne de première année débarquant dans un monde à part, “les patient.es ne deviendront pas mes ami.e.s, c’est impossible, c’est évident.”
Toi et moi nous nous sommes fait part lors des retrouvailles récentes d’une certaine distance au début, d’une pudeur, d’une timidité. Des éléments qui peuvent aussi se ressentir au début d’une thérapie.
Je me questionne sur les raisons de notre précédente non-rencontre. Deux mots me viennent même s’ils me paraissent exagérés : Jalousie ? Séduction ? Des sentiments parmi d’autres qui nous parcourent toutes et tous un moment, et qui nous éloignent, ils frictionnent les fois où l’on se croise, citoyens lambda, mais aussi patient.e.s et thérapeutes compris.
Aujourd’hui, autant dans la vie que dans mon bureau de thérapeute, je suis à la recherche d’une simplicité, de quelque chose de clair, limpide, instructif, authentique, vrai, d’une parole libre, non défensive, ou alors avec la possibilité d’échanger sur les mécanismes de défense à l’œuvre.
Et oui en effet, tu as raison, restons humbles, le psy ne propose que des pistes, des ouvertures, ne sachant pas tout, ne sachant pas pour la personne là où il est bon d’aller, mais sûrement que c’est le fait d’être placé en tant que sujet-supposé-sachant par la/le patient.e qui intensifie la rencontre, permet l’assiduité, l’engagement dans le travail, et la réussite de celui-ci.
Je t’ai rencontrée en formation, j’adore me former, je pense que c’est important pour un.e thérapeute de se former tout au long de sa vie. Cela me permet de prendre du recul, d’allier la théorie à la pratique.
Andrea :
– Tu sais Alexis, j’ai rappelé la pédopsy de mon enfance, comme je l’ai raconté dans la dernière newsletter. J’en ai parlé plusieurs fois ici pour évoquer notamment le « mensonge » en thérapie, c’est-à-dire tout ce que je ne disais pas, et puis aussi mes disparitions sans rien dire et le sentiment de culpabilité qui en découlait.
Eh bien figure-toi qu’elle m’a rappelée ! Elle était hyper émue et moi aussi. Je lui ai demandé si je pouvais venir la voir pour lui donner des nouvelles et elle a accepté. Je la vois demain.
Alexis :
– Les disparitions : il y a celles dont je me rends compte et je fais tout pour raccrocher la personne aux wagons de la thérapie. Il y a sûrement aussi celles qui passent inaperçues, quand je croule sous le travail, et je me dis souvent que mon absence de réaction doit faire interpréter la/le patient.e un manque de considération de ma part. J’apprécie particulièrement quand une/un patient me dit en face qu’il va disparaître de cet espace. C’est arrivé peu de fois, mais au moins on peut en parler, et je peux dire ce que cela me fait : déception, quand le travail semble engagé et s’interrompt du fait de ce départ, colère, quand je me sens mis de côté, “mauvais objet”, dans des enjeux transféro-contre-transférentiels puissants, abnégation, quand je comprends une résistance chez un être qui peut encore être rattrapé.
Les apparitions : On, toi, moi, nous, eux, il, elle, vous, lui, elles, ils, je. Dans ce bureau de consultation, qui quand la porte est fermée forme un espace impénétrable, on parle de tant de personnes qui sont à l’extérieur, et ces personnes ne sont pas les vraies personnes mais des représentations de ces personnes, elles sont une partie de nous-mêmes, se reflétant en elles. Car on parle de soi en parlant des autres.
Les mensonges : depuis peu, je précise, souvent en début de thérapie, quand je sens que l’alliance est fragile, que dans cet espace la/le patient.e pourra dire tout ce qui lui vient, tout ce dont il a envie, mais il pourra aussi choisir de ne pas dire.
Les vérités: elles ne sont pas indispensables. La parole libre et authentique, avec ce que cela amène de déclarations plutôt claires, mais aussi de temps de silences, de moments où la/le patient.e se contredit, les lapsus, les justifications, etc, forment un relief passionnant à analyser, qui me permet en tant que thérapeute de comprendre la problématique, de poser des hypothèses, et d’avancer ensemble vers un mieux-être.
Andrea :
– Avancer ensemble vers un mieux-être. Justement, j’allais te raconter. Juste avant de raccrocher ma pédopsy a dit « on a été si heureuses ensemble », ça m’a laissée sans voix. Que penses-tu de cette phrase ? Elle veut dire qu’il y a bien quelque chose de réciproque, qu’il y a bien un « on » en thérapie ? Et qu’il y a même du bonheur ?
Alexis :
– “Heureuses ensemble”, je trouve ça exagéré. Mais c’est un peu sorti du contexte, alors je ne peux pas vraiment juger. Qu’il y ait de la réciprocité, c’est indéniable. On crée ensemble, au travers de RDVs s’enchaînant sur plusieurs mois ou années, une histoire commune. Il y a l’histoire du/de la patient.e qui est au centre bien sûr, mais au fur et à mesure des rencontres se tisse un lien de confiance, dans la plupart des cas, et c’est là où la thérapie montre le plus d’efficacité selon moi.
Et dans d’autres situations, minoritaires, où pendant longtemps la rencontre a du mal à se faire, où l’on vit difficilement ensemble une opposition, on ne se comprend pas ou on s’agace, s’inquiète, s’impatiente, souvent dans des situations de crise. Ce sont ces dernières qui me mettent le plus au travail, j’en parle dans des groupes d’intervision, en supervision individuelle, cela me pousse à aller chercher dans les formations et dans la littérature des cas comparables, des grilles de lecture.
J’ajouterais qu’en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, dans l’immense majorité des cas, ce n’est pas de l’enfant ou l’adolescent qu’émane la demande, mais des parents, de l’école, de l’aide sociale à l’enfance. Ces mineur.e.s ne viennent donc pas d’elles/eux-mêmes et c’est une une première et difficile étape de faire naître la demande alors qu’elles/ils sont déjà dans le bureau de consultation.
Une étude a montré que ce n’est pas le type de thérapie qui est plus ou moins efficace, mais c’est la qualité de la rencontre.
Je m’appuie souvent sur cette idée dans mon travail, me réclamant comme un thérapeute “intégratif”, bien que majoritairement orienté par la psychanalyse.
Concernant le bonheur, je ne sais pas. Alors oui, bien sûr, je ressens du bonheur à exercer ce métier, que j’aime énormément, dans lequel je trouve un sens total. Mais je ne pense pas que ce soit le bonheur pour des patient.e.s qui sont dans des situations de mal-être important et préféreraient ne pas avoir à consulter en pédopsychiatrie. Souvent le bonheur c’est à la fin ! Cela fait quelques années que je consulte dans le même endroit et j’ai commencé récemment à recevoir des cadeaux matériels ou non (des courriers et mails de remerciements) qui sont des moments de valorisation nécessaires d’un travail éreintant, et aussi des moment de bonheur partagé avec l’enfant, l’ado, et sa famille.
Andrea :
– Tu consultes toi ? En tant que psy, tu réussis à rester à ta place face à ton psy ? Niveau transfert comment ça se passe ?
Alexis :
– Oui, je consulte, c’est très important pour moi d’avoir cet espace où je parle de moi à un autre.
J’ai à la fois une psychothérapie et une supervision (Carole Bouquet dans En thérapie). Ce sont deux espaces et expériences bien différentes, dans lesquels je ne mets pas du tout la même chose.
Ma psychothérapie me permet à moi d’aller vers un mieux-être, face à un psychothérapeute, aussi sûrement – je le pense en l’écrivant –d’expérimenter l’autre côté du bureau.
La supervision me permet de parler des cas complexes que je rencontre, et de m’appuyer sur la vision d’un pédopsychiatre plus expérimenté.
J’ai par ailleurs plusieurs autres espaces, notamment des groupes d’intervision, qui me permettent de continuer à progresser dans ma pratique.
Sur le transfert j’ai noté ces deux citations :
“Le transfert est la véritable force motrice de l’implication du patient dans le travail analytique” – Freud
“Au commencement de la psychanalyse est le transfert. Il est donc le ressort essentiel de l’aventure et de l’expérience de l’analyse, la condition de possibilité pour le patient d’accéder au savoir de son propre désir inconscient” – Lacan
Andrea :
– As-tu des idées/envies/projets pour améliorer la prise en charge des patient.e.s en psychiatrie et le bien être des usagers ?
Alexis :
– Je ne travaille pas seul mais dans des équipes qui sont d’une part d’une grande créativité, mais qui d’autre part subissent les manques de moyens et de communication qui persistent dans le service public.
Nous avons déjà mis en place un groupe de psychodrame psychanalytique (où l’on construit avec le patient une scène, des personnages, pour explorer par l’improvisation un de leur conflit interne avec des techniques psychodramatiques comme le changement de rôle). Cette approche complémentaire permet de diffracter le transfert pour des patient.e.s pour qui la thérapie en face à face n’est pas possible.
Nous avons aussi mis en place des ateliers d’art-thérapie qui sont très efficaces, et comptons en développer davantage.
Mon idée principale est de placer davantage encore l’enfant et les parents au centre de leur prise en soin en terme d’informations, de choix, et de prise de décisions, en les invitant à avoir une parole libre au cours de groupes thérapeutiques, de RDVs à plusieurs, mais aussi dans des réunions d’ordre plus organisationnel, même si la forme que cela pourra prendre m’est encore inconnue. Je trouve fabuleux l’outil qu’est le contrat thérapeutique dans certains cas de familles en crise : “je vous propose que vous nous disiez ce que vous attendez de nous, que l’on co-crée ensemble des objectifs thérapeutiques qui seront réévalués régulièrement, et que l’on vous dise ce dont on a besoin pour que cela fonctionne”.
Informer sur les conséquences et les risques de ne pas s’engager dans le travail thérapeutique fait aussi partie des missions de nos métiers.
Aussi, j’aimerais intégrer les patient.e.s au projet architectural de notre futur bâtiment, en leur permettant par exemple, accompagné.e.s d’un.e artiste plasticien.ne, de confectionner une fresque sur les murs de leur nouveau lieu de soin.
Je pourrais aussi citer les consultations conjointes entre pédopsychiatre et médecin d’une autre spécialité comme la pédiatrie, une vraie réflexion sur la manière d’accueillir les urgences pédopsychiatriques et améliorer les soins intra-hospitaliers des décompensations pédopsychiatriques sur notre territoire, ou encore les formations et les supervisions, déjà citées plus haut.
Andrea :
– Merci beaucoup Alexis pour ces mises en lumière. J’aimerais bien que tu lises le texte d’une lectrice un peu plus bas, j’ai encore une ou deux questions pendant que tu es là.

Carole Bouquet dans En thérapie, admirablement imitée par Laura Felpin, ici.
Psychologie de comptoir
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1- Petit rappel : sur le transfert (issu de la Newsletter 4 Je pense donc je fuis)
Le transfert, ou la notion psychanalytique par excellence. On a tendance à penser que le transfert c’est « juste » être amoureux.se de son.a psy. Alors que c’est un peu plus compliqué que ça. Le transfert, c’est la projection du patient sur la personne de son analyste. Le contre-transfert, c’est la réaction inconsciente que le.la thérapeute aura en réponse à ce transfert, ses propres projections sur la personne de l’analysé.e.
La relation transférentielle est au cœur du processus psychanalytique.
Pour aller un peu plus loin, voici un article assez accessible :
« Pour la psychanalyse, le transfert est la transposition sur une autre personne (le psychanalyste) de sentiments, désirs jadis organisés ou éprouvés par rapport à des personnages très investis de l’histoire du sujet (parents, grands-parents, frères et sœurs). Ainsi un analysant résistera-t-il à l’analyse de la même façon qu’il s’opposait à son père quand il avait cinq ans. Il le fait en sachant bien que l’analyste n’est pas son père, ce qui est transféré, transposé, reporté, retraduit au présent de la cure c’est l’opposition et la colère qu’il pouvait ressentir à ce moment-là. Dans ce contexte, le transfert constitue une résistance au travail psychique. Il convient donc de l’analyser pour dépasser cette résistance. » F.Molière et D.Friard
2- Art-thérapie
Ou thérapie à médiation artistique. Il s’agit en art-thérapie d’utiliser une médiation artistique (théâtre, danse, musique, modelage, arts-plastiques) à des fins psychothérapeutiques, en groupe ou en individuel. Le détour par une médiation peut être très utile quand la parole et le face à face avec le.la thérapeute sont difficiles voire impossibles.
Il existe de nombreuses pratiques et définitions de l’art-thérapie, chacun.e prêchant évidemment pour sa paroisse. Il est donc important de bien se renseigner, le titre d’art-thérapeute n’étant par ailleurs pas réglementé.


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