Faut-il parler, faut-il se taire ?
J’ai une avocate.J’ai appris que certaines personnes disaient une avocat, car le titre était encore masculin invariable il y a peu.
J’ai appris que certaines personnes (peut-être les mêmes) disaient aussi une pharmacien, c’est ma pharmacienne qui me l’a dit.
Elle m’a reprise en riant : « Eh oui voyons la pharmacienne c’est la femme du pharmacien ! »
Et les femmes de pharmaciennes alors comment on les appelle ?, je lui ai répondu amusée comme elle. Elle m’a fixée sans cligner, demi sourire soudain crispé : « Autre chose avec les antidépresseurs ? »
Tiens le sujet a pas l’air de l’intéresser. Dommage je serais bien restée un peu pour discuter. J’aurais pu lui suggérer que son métier n’est plus réservé aux hommes depuis quelques années, que les pharmacien•nes sont même à 68% des femmes désormais.
Et puis dire c’est faire exister, et vous existez Madame !
Mais ça soupire derrière, je me suis déjà pris trois coups de canne dans les mollets.
Je suis ressortie dépitée.
J’ai une avocate, donc (et une pharmacienne mais ça n’est pas le sujet).
Dès le premier rendez-vous ça a été le coup de foudre. J’étais un peu impressionnée, je connaissais pas ce genre de cabinets. Très luxueux dans les beaux quartiers, une secrétaire qui te propose un café, ça change de la salle d’attente de ma psy et de ses tapis hippies.
En sortant sur mon petit nuage j’ai failli tout arrêter, quelle perte de temps la thérapie ! À quoi bon un psy quand on peut avoir une avocate ? Enfin quelqu’un que tu payes pour être de ton avis.
Je lui ai raconté mes problèmes, et au lieu de me parler de déni ou de remonter à l’enfance de ma mère, elle a tout validé, tout compris. Elle a même dit : vous avez raison, c’est grave ce que vous évoquez.
Elle a accepté de me défendre.
Ce jour-là j’ai découvert ce sentiment de sécurité. Elle allait parler pour moi, et mieux sans doute, en invoquant des lois que je ne connais pas.
Quel privilège.
Autant dire qu’elle incarnait une figure idéale pour un transfert. J’ai tout de suite commencé à rêver d’elle (vous pensez qu’elle m’aime elle aussi ?). Comme une envie de l’avoir toujours à mes côtés.
Ça me fait penser.
Ces deux dernières semaines je me suis disputée avec plusieurs personnes. Deux fois en deux semaines je me suis mise en colère.
Il faut dire que le temps n’est pas à l’apaisement.
C’est vrai que j’ai cette fâcheuse tendance à parler même quand on ne m’a rien demandé, je rattrape des années passées à me taire.
J’appelle ça de l’impulsivité. Est-ce que je dois le regretter ? Est-ce que c’est moi le problème ?
Première situation conflictuelle : apéro-dînatoire et mondanités, ma chère épouse n’est pas avec moi, je suis sans alliée. Tout se passe bien, je réussis même à communiquer.
Il y a ce couple d’avocat•es (féminin + point médian, tenez le coup), des associé•es, un homme et une femme déjà croisé•es.
Ils sont pénalistes comme mon avocate (mais où est-elle ?).
Elle commence à parler de son métier. Elle parle fort, entourée d’hommes, on sent qu’elle est habituée. Elle raconte et ils rient, elle fait son effet.
Soudain, elle s’exclame :
« Moi, ce que je préfère, c’est les affaires d’agressions sexuelles, (elle rit, finit sa coupe de champagne en une gorgée) parce que c’est parole contre parole ! (rit encore) C’est là qu’on se sent utile vous comprenez en tant qu’avocat sinon c’est pas drôle c’est couru d’avance ! »
Aïe. C’est pas possible elle vient pas de dire ça ?
Je m’étouffe avec ma focaccia. Je regarde les autres autour de moi.
Est-ce que quelqu’un va réagir ? Je comprends pas les hommes à ses côtés ont l’air de rire. J’essaye de me retenir, ça jaillit comme un cri :
« Vraiment tu te sens utile ? Pourtant la société n’a pas besoin de toi pour réduire au silence les femmes et les enfants qui dénoncent les violeurs. »
Blanc.
J’ai des hauts le cœur.
Évidemment, la chanson qui passait s’arrête pile poil à cet endroit (y’a pas moyen Djadja) on n’entend plus que moi.
S’ensuit une sorte de joute verbale (risquée face à une avocate) assez spectaculaire et agressive (est-ce que quelqu’un pourrait remettre la musique ?). Je dis que l’immense majorité des agresseurs n’est pas punie (la base, est-ce un secret ?), précisément parce que les victimes ne sont pas crues ou ne parlent pas – elle nie, outrée, soutient que maintenant les choses ont changé « c’est même à l’extrême ! » (comprendre : on peut plus rien dire – maudite ère post Metoo).
Les autres se taisent, personne ne prend partie. Il y a bien un petit jeune qui tente un timide « mais quand même il y a la présomption d’innocence » quand je m’égare sur Depardieu. Je le foudroie du regard, il baisse les yeux.
À ce moment-là je pense aux mots de Neige Sinno et à son Triste tigre. Je pense à tous les chiffres que j’ai pas bien retenus et qui me manquent pour donner du poids à mon discours. Ce passage du livre (p.150) que j’aurais voulu connaître par cœur :
« Les derniers chiffres officiels de statistiques judiciaires montrent que 74% des plaintes pour viols (que ce soit pour les adultes ou pour les mineurs) sont classées sans suite, que 50% des plaintes instruites sont déqualifiées en agressions sexuelles ou atteintes sexuelles, et que, au bout du compte, seules 10% des plaintes sont jugées aux assises ou au tribunal pour enfants, avec une diminution des condamnations pour viol de 40% depuis dix ans. 10% de 10% ça ne fait vraiment pas beaucoup, ça fait un cas sur cent. Ça laisse assez peu de chances pour une condamnation aux assises. Cependant ce fut le cas pour nous, mon beau-père a été condamné à neuf ans de prison. C’est sans doute parce que les viols ont commencé quand j’étais très jeune, qu’ils ont duré longtemps et remplissaient des critères de gravité, qu’ils ont été perpétrés par une personne ayant autorité. C’est avant tout parce qu’il a avoué et reconnu les faits. Je ne sais pas pourquoi il a fait cela, si ça avait été ma parole contre la sienne, je suis sûre que je n’aurais pas été crue. »
Et ce soir là je regarde cette femme champagne en main s’enorgueillir de réussir à défendre la parole des agresseurs et décrédibiliser celle des victimes.
Toute personne a le droit d’être défendue.
Mais pas forcément par elle, pourquoi elle choisit de mettre ici son énergie ?
Et pourquoi personne ne réagit ? C’est trop ou pas assez pour déranger le confort hétéro-bourgeois ? Cynique.
Évidemment c’est moi qui suis partie, je me suis même excusée platement.
J’ai pas dormi de la nuit. Je pensais à la loi, aux avocat•es, au sens moral, je comprenais pas. Et puis finie la vie sociale décidément c’est pas pour moi.
J’aurais dû m’en tenir là.
Dispute de la Toussaint, acte deux scène un.
Un classique : le repas de famille.
Échaudée par la mésaventure avec la justicière quelques jours plus tôt, je me prépare. Surtout tiens-toi bien retiens-toi cette fois.
Les protagonistes : un homme, quatre femmes, cinq enfants.
Il est en bout de table, je lui fais face. Ça va aller je gère. Zut quelques verres plus tard c’est plus la même histoire.
Le voilà qui affirme, impose son savoir. Peu importe le sujet, je suis concernée, lui péremptoire. Je peux pas résister : je le contredis et c’est comme l’affronter. Je lui prends la parole. Il ne l’accepte pas : ce n’est pas à toi que je parle, c’est à ma fille, toi tu n’as rien à dire.
Il assène, il répète plusieurs fois. Je n’ai pas le droit de parler, c’est lui qui fait la loi. Ce soir il est celui qui dit et interdit. Et moi ici je ne suis la fille de personne.
J’avale mes larmes de colère, un peu violent pour le dessert.
Dans cette histoire là tout s’est bien terminé. On a pu s’expliquer, s’excuser se calmer. Grâce aux autres femmes qui dans cette histoire-là m’ont défendue et ont parlé.
Voilà dans quel état vous me récupérez, merci les vacances scolaires.
Enfin j’ai retrouvé ma psy hier, d’une traite je lui ai tout raconté. À la fin j’ai demandé : à votre avis, c’est une énergie qui fait avancer la colère ? Ou est-ce qu’il faut lâcher l’affaire et tenter de s’apaiser ?
Elle a rien répondu, ça m’a bien énervée. J’ai continué à sourire comme si de rien n’était.
S’il y a bien une situation dans laquelle je n’ai jamais au grand jamais osé exprimer ma colère, c’est face à un•e psy.
Je vais en parler à mon avocate.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui,
On se revoit dans deux semaines ?
Andrea
PS : N’hésitez pas à m’inviter pour ambiancer toutes vos soirées.

@collages_feministes_lyon
Psychologie de comptoir
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1- La colère : mauvaise conseillère ? Faut-il rester zen à tout prix ?
Il y a quelques années une psy m’a beaucoup répété : « quand c’est trop ce qu’on ressent dans une situation, c’est que ça parle d’autre chose, ça réveille et rejoue quelque chose de lointain, quelque chose d’inconscient. » Je l’aimais pas cette psy, elle m’énervait beaucoup (trop ?), mais cette phrase-là me sert souvent (ok c’est donc pas vraiment la faute de ma boulangère si cette baguette trop cuite me met dans tous mes états).
Parfoisc’est tropet sans doute inutile de hurler contre des moulins à vent,mais souvent c’est surtout légitime et ça pousse à tout faire pour provoquer le changement.
À en croire cet article très intéressant, Le bon usage de la colère par Salomon Nasielski, non la colère n’est pas mauvaise conseillère bien au contraire (et ça m’arrange bien puisque le yoga très peu pour moi). On peut lire en conclusion : “En même temps qu’elle constitue un sentiment précieux, la colère est une ressource d’énergie véritablement vitale pour l’individu et pour l’espèce. Elle nous permet d’accroître notre impact sur autrui, sur le monde et elle nous sert à garantir notre liberté, notre dignité, notre respect, notre estime, et notre place dans des relations humaines aimantes et épanouissantes. Sans la colère, il n’y a plus de garantie de respect, de dignité, de liberté, d’estime, de lien, d’amour dans un monde inégalement bon. La colère est donc l’un des sentiments gardiens de vie et de la qualité de la vie.”
Unissons nos colères, soyons vénères.
2- Femmes avocates : chi va très piano va sano ?
En 1791, Olympe de Gouges a écrit dans la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (article 10) : « Si la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ».
Il faudra pourtant attendre 2022 pour que le Conseil national des barreaux accepte la féminisation des termes « bâtonnier », « vice-bâtonnier » et « avocat ».
Voilà voilà. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez découvrir ici toute l’histoire de la féminisation de la profession d’avocat.




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