Trois pas en avant, trois pas en arrière
Reprenons.On est en 2014. Fin d’études, vie de stagiaire et prières d’abondance (3,75 euros de l’heure, à l’aise). Plus de psy, plus de parade. Il est venu le temps du CDI ?Impossible d’imaginer ça la vie d’adulte – souffle coupé.
J’ai une nouvelle copine, on est en couple tout le monde le dit. Elle est géniale tellement souriante et à l’écoute c’est fou comment vous vous êtes rencontrées ?
La Généreuse on va l’appeler.
Elle fait plein de choses la Généreuse, jour et nuit c’est une artiste vous comprenez mais écouter ça non, ou juste les notes de son clavier.
Elle prend beaucoup de place et très bien la lumière et en plus elle au moins elle gagne de l’argent, à ce niveau-là on peut même dire plein de fric. Ça commence vite à se déséquilibrer.
Je la regarde, elle regarde ses doigts pianoter.
La solitudine, je suis tétanisée.
On est ensemble dans un bar la première fois que ça arrive, sans prévenir je tiens plus sur mes jambes, ça fourmille des pieds à la tête et ça bourdonne dans les oreilles. Je vais vomir. Je cligne des yeux pour faire disparaître les petites bêtes qui flottent devant ma rétine mais rien à faire elles gigotent même sous les paupières.
La Généreuse appelle un taxi qu’elle va payer t’inquiète, chez moi je m’allonge, sos médecins je crois bien que c’est mon heure.
Le Docteur est un humain calme qui ausculte et vérifie tout comme les Docteurs le font. Il arrive à la plante de mes pieds et avec quelque chose du genre stylo il remonte du talon au sommet du deuxième orteil et demande : vous sentez ?
Non, je sens plus rien je sens plus rien, comment ça se fait ? Je suis paralysée ? C’est grave hein dites-le-moi s’il vous plaît ?
Il respire calmement, il est grave, retire son stéthoscope et commence à le ranger doucement.
Crise de spasmophilie mademoiselle, ou crise d’angoisse si vous préférez.
Ok.
Corps-alerte corps-alerte.
Ne pas écouter ça va aller.
Depuis des années je rêve de partir seule quelque part. Pour se trouver c’est ça qu’il faut faire il paraît tu sais la voisine est partie en Amazonie et wah l’ayahuasca ça l’a transformée.
La Généreuse me fait une surprise car elle a grand cœur (elle va même à l’église). Un aller-retour pour New York, logement à la clé, tu y restes seule deux semaines comme tu voulais et je te retrouve après. Quelle chance, je me répète, New York pas très chamanique mais qui sait merci merci non vraiment fallait pas.
Je vous passe ma phobie de l’avion qui donne en gros je vais cacheton mourir alcool génial cacheton adieu dodo.
New York. Ville préférée de mon père. Avant mon départ il me donne la trilogie new-yorkaise de Paul Auster, il adore • point commun • c’est la première fois qu’il me transmet quelque chose. Je découvre la ville en même temps que les mots. Cité de Verre, je suis Quinn, auteur de série noire, je traverse la 112e rue, je longe l’Hudson, je lis le Daily News, je sors à Grand Central. Je cherche, quoi ?
La ville m’engloutit je crois que j’adore ça.
Cependant gros problème de comiouniquécheun (cause allemand première langue) : jamais sentie aussi seule. C’est pas seulement l’anglais, faut croire qu’on est pas tout à fait câblés pareil avec les gens que je croise, ça marche pas. Eux ils sont bien ancrés, ils bougent pas les yeux dans tous les sens quand ils parlent comme moi, ils regardent droit. Skiouz mi skiouz mi seur ben quoi qu’est-ce que tu comprends pas ?
J’arrête de parler.
Pour supporter l’immensité je décide aussi d’arrêter de manger. Mauvaise idée.
Je vais tout voir et m’épuiser.
Projet simple : marcher. On m’a dit tu verras c’est quadrillé facile de se repérer.
Ça ressemble à ça.
Day 1- day 4 : lever 7h – 1 bagel par voie orale
Point de départ : alphabet city (avenue A)
D’abord descendre : Little Italy, Lower East Side, China Town – café – World trade center puis remonter Tribeca, Soho, Washington Square. Pause méritée : banc – pomme.
Reprendre : 10e rue, 11, 12, 23, 28, 42, 58.
Arrivée Central Park, traverser. Continuer : 65, 79, 90, 110e – fin de Central Park. Arrivée Harlem. Faim. Café. Redescendre.
19h : rentrer – manger salade verte – dormir (essayer)
Recommencer.
Day 4 – Day 9 : nuits agitées, faim.
Lever 7h – 0 bagel par voie orale – 1 pomme.
Programme identique, prendre toutes les directions, traverser les ponts. Brooklyn, Williamsburg. Café café.
Day 9 – Day 14 : nuits pleurs faim brouillée
Jour : idem + pomme + marche + café moins nuit moins idées
Elle arrive la Généreuse je peux enfin parler. Ça sort bizarre, débit lent, bouche pâteuse.
Elle comprend pas, quoi tu dis quoi ? Elle dit mais enfin t’articules pas, qu’est ce que t’as fait c’est quoi cet état mais regarde-toi.
Flou
Je marche plus.
« New York était un espace inépuisable, un labyrinthe de pas infinis, et, aussi loin qu’il allât, et quelle que fût la connaissance qu’il eût de ses quartiers et de ses rues, elle lui donnait toujours la sensation qu’il était perdu. Perdu non seulement dans la cité, mais tout autant en lui-même. Chaque fois qu’il sortait marcher il avait l’impression de se quitter lui-même, et, en s’abandonnant au mouvement des rues, en se réduisant à n’être qu’un œil qui voit, il pouvait échapper à l’obligation de penser, ce qui, plus que toute autre chose, lui apportait une part de paix, un vide intérieur salutaire. »
(…)
« Le mouvement était l’essence des choses, l’acte de placer un pied devant l’autre et de se permettre de suivre la dérive de son propre corps. En errant sans but, il rendait tous les lieux égaux, et il ne lui importait plus d’être ici ou là. Ses promenades les plus réussies étaient celles où il pouvait sentir qu’il n’était nulle part. Et c’était finalement tout ce qu’il avait jamais demandé aux choses : être nulle part. »
Paul Auster, Cité de Verre.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui,
On se revoit dans deux semaines ?
Andrea

Psychologie de comptoir
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1– Les troubles du comportement alimentaire (TCA)
L’anorexie mentale, la boulimie, et l’hyperphagie boulimique sont les troubles du comportement alimentaire les plus courants. Il s’agit de pratiques alimentaires dites “anormales”, un déséquilibre dans le rapport à la nourriture, associées à une grande souffrance psychique. Les TCA commencent souvent à l’adolescence, et doivent être pris en charge le plus rapidement possible. Il est difficile d’estimer le nombre de personnes touchées par ces troubles (car beaucoup ne sont pas diagnostiquées et n’accèdent donc pas aux soins), on considère qu’il s’agit d’environ 5 à 10% de la population mondiale, majoritairement des femmes. Ce sont des troubles graves et mal connus, aux origines évidemment multifactorielles et aux nombreuses comorbidités (trouble anxieux, trouble dépressif, addictions, tentatives de suicide).
Le rôle des proches est difficile mais primordial. Si vous vous inquiétez pour quelqu’un ou pour vous-même, ne gardez pas le silence, parlez à votre médecin généraliste, à un.e psy, ou encore à une association comme la FFAB. Vous pouvez également contacter la ligne téléphonique “Anorexie Boulimie Info écoute”.
2- Spasmophi-quoi ?
Je n’étais donc pas en train de tirer ma révérence mais seulement de faire une petite crisette de spasmophilie. C’est fou n’est-ce pas comme parfois le corps parle. La spasmophilie désigne un ensemble de symptômes liés à un état anxieux : palpitations, tremblements, troubles visuels et auditifs, sensation d’étouffement entre autres joyeusetés. Respirer dans un sac, prendre un anxiolytique, faire du yoga, ou encore consulter, à chacun.e sa façon de gérer l’angoisse.






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