Réflexions (non exhaustives) avec Simon
Les femmes consultent plus facilement des psys que les hommes.
Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’ils vont moins mal, bien au contraire, mais au choix :
– qu’ils n’osent pas demander de l’aide/se montrer « faibles », se confier / ne savent pas parler,
– qu’ils n’ont peut-être même pas conscience d’aller mal et d’avoir besoin d’aide, à force de fuir l’introspection.
Merci le patriarcat.
J’ai un fils. Il a deux mères. Réussir à faire de lui un futur adulte doux et attentionné, capable de communiquer, de dire, d’exprimer ses émotions, de ne pas chercher à être « le plus fort », tout en lui donnant confiance en lui, est au centre de nos préoccupations.
On se met même un peu la pression. Imagine un peu qu’on élève un mini mascu sans s’en rendre compte !
Évidemment l’école et ses copains ont un peu perturbé notre joli programme.
Au premier « nan mais maman une fille avec une épée c’est bizarre », on a dégainé Jeanne d’Arc et tous nos livres sur les femmes puissantes et badass.
Mais il faut bien négocier avec le réel et le laisser jouer au super-héros, tant que c’est un jeu.
À quoi ressemblerait le monde si tous les enfants étaient éduqués autrement, sur plusieurs générations ? Si on n’apprenait pas aux petites filles à prendre soin des autres avant elles-mêmes, à prendre en charge le care, si les garçons n’étaient pas élevés dans le mythe d’une virilité forte, violente, secrète ?
C’est sans doute naïf de se le demander, en même temps comment garder espoir autrement (et continuer à faire des enfants) ?
Pour réfléchir à tout ça j’ai invité à la maison un de mes plus vieux amis, Simon, un des rares survivants garçons de ma vie. Il s’est posé sur mon div… canapé, et on a discuté.
Simon est (entre autres) un homme cis, blanc, hétéro, et bourgeois. Il n’a jamais vu de psy, enfin si, une fois une séance, ça lui a suffi.
Andrea : Mon cher Simon, je suis heureuse de te voir, merci d’avoir accepté cette invitation sans hésiter. Pour commencer je voudrais te lire un article que j’ai trouvé vraiment super intéressant et complet : Pourquoi les femmes consultent plus facilement un psy que les hommes ? écrit par Hélène Bourelle. Il date de 2021 mais je ne suis pas sûre que les choses aient changé depuis. (je lui lis l’article)
Il y a ces passages que je trouve importants :
« Dans son ouvrage Le mythe de la virilité, Olivia Gazalé décrit ce qu’elle nomme le « complexe viril », soit l’image d’un idéal masculin –fort, courageux, secret– qui condamne les hommes à un sentiment permanent de menace envers leur identité sexuée. « La virilité est toujours inquiète, ce qui prouve bien que c’est une construction [sociale]», note la philosophe. Ces diktats qui stigmatisent la faiblesse et la vulnérabilité masculine enferment dans un silence qui n’est pas sans conséquences : “Les hommes sont trois fois plus exposés au burn-out, aux conduites à risques et aux addictions, mais ils ne semblent pas réaliser que beaucoup de leurs problèmes viennent des archétypes de la virilité, ce modèle unique du surhomme qui aboutit à une décompensation.” »
Puis :
« À l’inverse, dès l’enfance, les femmes sont priées de partager leurs émotions: « [Les parents] ont plus de contact physique avec [leurs filles], les incitent à sourire, à vocaliser, alors qu’ils stimulent davantage physiquement les garçons. Les filles développent ainsi plus d’aptitudes à comprendre et à exprimer des émotions, à interagir avec autrui », explique l’historienne Lucile Peytavin dans Le coût de la virilité, publié en 2021. Preuve en est, la fiction nous abreuve de personnages masculins taiseux, valeureux, endurcis et de personnages féminins sensibles et affables. De ces représentations découlent des processus d’identification qu’on retrouve sur le divan. « Pour de nombreuses femmes, parler de ses affects n’est pas associé à une faiblesse. Mais chez beaucoup d’hommes, cela vient mettre à mal l’exigence de performance, très ancrée dans l’imaginaire », explique la psychiatre Christine Barois. »
Qu’est-ce que tu penses de cet article ? Tu es plutôt d’accord ou non ?
Simon : Je suis plutôt complètement d’accord. J’avais jamais pensé les choses comme ça en fait.
Ça me fait quand même réaliser que même si je ne vois pas de psy, la parole autour de ces sujets est assez libre dans mes relations, toi tu en parles beaucoup par exemple (tu m’étonnes), M. aussi…
Andrea : Oui, tu en parles avec tes amies filles donc.
Simon : Principalement effectivement, ça c’est vrai.
Maintenant que tu le dis… je crois savoir que certains de mes potes mecs voient des psys mais c’est vrai qu’on en parle pas du tout. Il n’y a pas de tabous, mais oui il y a une forme de pudeur.
Andrea : Est-ce que vous pouvez parler entre amis garçons quand ça va pas ?
Simon : On pourrait… Mais c’est vrai que la lecture de ton article me fait penser qu’il y a vraiment une construction qui a rendu ces sujets complètement inexistants entre nous.
Effectivement, c’est vrai… je suis convaincu que je pourrais me livrer, leur parler si j’en avais besoin, mais… je ne le fais pas.
Andrea : Oui d’accord, tu pourrais, mais tu ne le fais pas. Ça me paraît d’autant plus étonnant qu’entre meufs on le fait tout le temps, partager de l’intimité.
Simon : J’imagine. En même temps, je perçois ces relations-là comme des bulles dans lesquelles on peut justement mettre de côté les problèmes du quotidien, tu vois ce que je veux dire?
Andrea : Oui, bien sûr, des bulles pour se détendre. Mais est-ce que tu as des bulles dans lesquelles tu peux partager les problèmes du quotidien ?
Simon : Oui, je crois… à la rigueur à deux, ça pourrait exister mais en groupe, j’imagine pas un seul instant qu’on puisse se confier sur ces sujets ! À aucun moment je peux nous imaginer à 4-5 partager des choses persos.
Andrea : Ah ouais… alors que nous, quatre, cinq meufs ensemble, on se passe limite le bâton de parole.
Dans l’article je trouve hyper intéressante l’idée que les hommes doivent cacher leurs failles, et la question du contrôle :
« Pour Christine Barois, la thérapie pose la question de sa confiance en autrui. “Le travail thérapeutique implique de ne plus être dans le contrôle de ce qu’on dit, de ce qu’on perçoit comme étant acceptable ou non.” Une mise en danger volontaire, qui ne correspond pas à l’image de l’homme-guerrier qui jamais ne baisse sa garde. (…) Pour la sociologue Claire Bidard, se confier mène à une situation “périlleuse, sans appui, dépouillée des certitudes et des masques sociaux, [qui] a quelque chose d’une transgression ; la transgression par la révélation de ce qui était fait pour rester caché, et qui a été dit, au risque d’entamer ses barrières protectrices.” »
Qu’est-ce que tu en penses ?
Simon : En ce qui me concerne, c’est surtout à mon éducation que je pense. Elle me parle pas beaucoup cette notion de virilité, peut-être parce que c’est tellement inconscient que je l’ai intégrée malgré moi, comme un impensé… en tout cas je me perçois pas du tout comme quelqu’un de viril, c’est pas quelque chose que je poursuis dans la construction de mon identité.
Andrea : Bien sûr. J’imagine bien que toi tu ne te dis pas qu’en tant qu’homme tu ne dois pas exprimer tes émotions, être fort, tout ça. Tu ne te le dis pas consciemment et pourtant à la lecture de cet article tu te reconnais, tu constates que toi et tes amis vous fonctionnez comme ça. Le silence que tu mets sur le compte de la pudeur, et qu’en théorie tu n’associes pas à un genre, c’est le vôtre.
Simon : En ce qui me concerne, j’aurais tendance à penser que c’est surtout parce que j’ai grandi dans une famille où on ne parle pas de ces choses-là, jamais. C’est seulement arrivé à la vingtaine que j’ai commencé à en parler avec ma sœur et qu’on a enfin pu partager ce qu’on ressentait.
C’est donc arrivé très tard et avec ma sœur seulement. Donc pour moi, cette culture du silence, c’est celle de ma famille.
Andrea : Et pourtant, tu es fils de médecin !
Simon : Et fils de psy, surtout ! Ma mère a un doctorat en psychiatrie (en neuropsy) figure-toi.
Andrea : Mais non
Simon : Mais si
Andrea : C’est dingue. Malgré ça, la parole n’était du tout dans la culture de tes parents, ou de vous envoyer chez le psy plus jeunes (comme ma chère mère qui m’y envoyait au moindre pipi au lit).
Simon : Ah non bien au contraire ! Tu sais fils de médecin ça voulait dire que rien n’était grave, un Doliprane, au lit et ça ira mieux demain.
Ça me fait penser à une anecdote, un peu psy je pense, que j’ai mis des années à relire autrement : quand j’ai eu 15 ans, j’ai développé un zona. Une sorte d’herpès qui s’est développé sur le côté de ma hanche. De plus en plus énorme le truc. Au début mes parents étaient pas du tout inquiets, ils ont rien fait. Au bout de quinze jours j’avais une telle plaque sur le corps qu’on a fini aux urgences dermato. Mais… le zona… C’est soit un truc de vieux soit un truc lié au stress en fait. Moi, à 15 ans, j’avais pas du tout conscience que j’étais dans un état d’anxiété et de stress maximum. Que je subissais une pression, un impératif de réussite partout, et que ce zona c’était un symptôme de tout ça. À aucun moment mes parents se sont interrogés là-dessus. Ou alors ils n’ont rien dit.
Andrea : Ah oui quand même. Heureusement que ta sœur et toi vous êtes très proches.
Comment tu définirais ta santé mentale toi ? Ou en tout cas ton rapport à cette question de la santé mentale ?
Simon : C’est un peu compliqué de le dire, parce que… J’ai pas un diagnostic particulier.
Andrea : Non bien sûr, mais est-ce que tu vas bien ?
Simon : Je pense que ça va mais c’est quand même assez fragile. L’année dernière, j’ai ressenti un grand grand coup de fatigue lié au boulot principalement mais aussi à une certaine forme d’isolement. En fait mes principaux liens sociaux c’était le boulot, donc quand le boulot va mal, plus rien ne va. Aujourd’hui je crois que ça va mieux. Je vois plus de monde. Et mon équilibre est moins dépendant du travail. Ça me fait beaucoup de bien.
Le Covid nous a tous quand même beaucoup affectés. Moi j’étais confiné tout seul et c’était vraiment pas facile. Cette période a amplifié pas mal de choses compliquées. Ça m’a énormément isolé. Sur le coup je me disais que la vie d’ermite ça m’allait finalement plutôt bien, mais c’est plus tard que j’ai réalisé que j’étais vraiment pas en forme.
Andrea : Toi au bout du compte tu as déjà vu un psy dans ta vie ?
Simon : Il y a un an pour la première fois, j’ai pris rendez-vous avec un psychologue. J’allais au boulot avec les larmes aux yeux et j’ai compris qu’il fallait que j’en parle à quelqu’un d’extérieur, quelqu’un qui pourrait peut-être me dire pourquoi le travail me mettait dans un tel état. Est-ce que c’était que le boulot d’ailleurs ?
Donc j’ai pris rendez-vous au hasard avec un type près de chez moi, j’y suis allé un matin. Je saurais pas trop quoi dire de cet échange. En fait il n’y a pas vraiment eu d’échange, il m’a fait parler pendant une heure, j’étais content de pouvoir vider mon sac. Mais j’aurais bien aimé avoir un retour ou des conseils, des pistes de réflexion. Ça n’a pas été le cas. J’y suis pas retourné.
Andrea : Analyse éclair
Simon : C’est un peu ça.
Andrea : Pourquoi tu n’y es pas retourné tu penses ?
Simon : (silence) Il y a probablement plusieurs choses. D’une part, la rencontre ne s’est pas faite entre nous. Je ne me suis pas projeté plus loin, c’est la première chose. Et la deuxième c’est qu’assez rapidement les choses se sont améliorées au travail, ça allait mieux.
Andrea : D’accord, bon mais nous on se connaît depuis 20 ans, on peut dire quand même qu’il y a eu plusieurs périodes dans ta vie où ça allait pas fort, non ?
Simon : Oui. Il y a quelques années en effet, parler à quelqu’un ça aurait pu m’être très utile. J’ai des souvenirs d’hivers difficiles, j’étais complètement apathique. Je restais chez moi à rien faire, je sortais plus. Je voyais plus personne.
Andrea : Est-ce que tu avais des manières de compenser, te sentir mieux ?
Simon : Oui, l’alcool je pense à cette époque-là.
J’ai pas consulté parce que je savais pas par quel bout commencer. Et encore aujourd’hui, si je cherchais un.e psy je saurais pas comment faire. Même si j’ai lu dans tes newsletters toutes les définitions de “psychiatre”, “psychanalyste” etc ! Je serais bien en peine d’y voir clair pour moi-même. Et puis dans quel objectif, dans quelle démarche ? J’en sais rien.
Andrea : Alors pour ce qui est de l’objectif, chacun.e à le sien bien sûr. Ce qui pousse souvent les gens à consulter, au début, c’est la volonté de se défaire de schémas répétitifs, qui les font souffrir, les empêchent d’avancer. C’est souvent la base de la démarche.
Quand on se sent bloqué.es, comme empêché.es, dans n’importe quel domaine. Évidemment, je ne dis pas que voir des psys c’est la solution pour tout le monde et pour tous les problèmes, mais ça peut être un chemin à emprunter pour y voir plus clair, à un moment donné.
Ensuite, pour trouver quelqu’un.e, demander conseil à une personne de confiance me semble être la meilleure solution. Par exemple est-ce que tu as un.e médecin traitant que tu aimes bien ?
Simon : Ben tu vois, je pense que le problème est déjà là, je n’ai pas de médecin généraliste.
Andrea : Quoi ! Mais comment c’est possible ! En fait tu ne prends pas du tout soin de ta santé tout court ?
Simon : Fils de médecins je t’ai dit.
Andrea : Bon OK, je te donne tout de suite le numéro de mon généraliste, il est génial.
Simon : Ah bah oui je veux bien.
Andrea : Comme quoi, la difficulté de trouver un.e psy est quand même un problème qui a des solutions. En plus quelle chance tu as d’avoir une grande amie spécialiste de la consultation !
Après toute cette conversation, est-ce que tu te dis que voir un psy ça pourrait t’être utile, que tu devrais consulter ?
Simon : Oui tout à fait, et en même temps je trouve ça terrifiant. J’ai une pudeur telle que ça me paraît quand même énorme. Pas sûr que j’apprécierais l’exercice au départ.
Andrea : Dernière question, tu fais quoi quand ça va pas ?
Simon : Déjà je pleure, ça me fait du bien et c’était pas le cas avant. Et puis je dors, et j’attends la prochaine journée en espérant voir des gens qui me feront rire et qui rendent ma vie heureuse.
C’est vrai que sinon j’ai pas beaucoup de remèdes à la mélancolie.
Andrea : C’était sans compter sur ton amie Andrea, qui t’offre des remèdes sur un plateau.
Merci beaucoup mon Simon, c’était très chouette de discuter de tout ça avec toi. Maintenant tu veux bien faire une partie de Croque-Carotte avec les petits et moi ?
On va s’arrêter là pour aujourd’hui,
On se revoit dans deux semaines ?
Andrea

Psychologie de comptoir
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1– Quelques chiffres
– 35% des femmes françaises sont déjà allées voir un psy, contre seulement 25% des hommes selon une étude YouGov réalisée en 2020 pour Psychologies,
– en 2019, 1 homme français sur 10 (9,2%) était atteint d’un syndrome dépressif (sans compter ceux qui ne sont pas diagnostiqués),
– 19,8% de la population masculine a un usage dangereux de l’alcool selon une étude de la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives publiée en 2021,
– 1 personne sur 7 a présenté un syndrome dépressif à l’issue du premier confinement au printemps 2020 selon deux études publiées en mars 2021,
– les suicides sont 3 fois plus nombreux chez les hommes que les chez les femmes (le 3114 est le Numéro national souffrance et prévention du suicide).
2- Le burn-out, qu’est-ce que c’est ?
Un syndrome d’épuisement professionnel qui peut toucher tout le monde, quel que soit son secteur d’activité ou son niveau hiérarchique. Selon l’OMS, c’est un état de fatigue intense qui mène à une perte de contrôle et à l’incapacité de « produire des résultats » dans la sphère professionnelle, un épuisement émotionnel, psychique et physique causé par un stress prolongé.
Le nombre de cas de burn-out en France a doublé en 2021, atteignant 2 millions de personnes, et les cas graves ont augmenté de 25% entre mai et octobre 2021.
Nous ne sommes pas corvéables à merci.



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