Les bonnes et les mauvaises idées
Exception, nom féminin : Ce qui est hors de la loi commune, qui paraît unique. Synonyme : singularité – Contraire : banalité
Disparaître : 1- Ne plus être vu•e ou visible.
2- Cesser d’être, exister.
TW : cette lettre aborde un trouble de la conduite alimentaire
Si vous me suivez depuis le début, vous savez que j’ai commencé par un récit chronologique de mes incroyables aventures chez le psy.
Ça commence à 5 ans avec une histoire de cabinet peu concluante et ma découverte du mansplaining à la sauce psy, et puis ça continue, il y a des pauses, des ruptures, des retrouvailles, des hauts, des bas, des bonnes et des mauvaisesrencontres.
Un jour j’ai vu une psy exceptionnelle.
Niveau chronologie je vous ai laissé•es à New York 2014. Seule dans l’immensité je décide d’arrêter de manger, mauvaise idée.
De retour à Paris je me traîne, je découvre la faim comme un ensemble de sensations nouvelles – tête qui tourne, jambes qui flanchent, regard flou, pensées brouillées – ça devient la pire des addictions.
Les règles sont strictes et de plus en plus nombreuses : interdiction de se nourrir si les mains ne tremblent pas, si l’aliment est cuit ou comme-ci ou comme-ça, si la fourchette est jaune ou le couteau pas droit.
Les mois passent et mon esprit se vide, ça prend toute la place – la nuit je salive – dans le ciel de mes idées des pains au chocolat ailés, il pleut des pâtes carbo, le soleil brioché me nargue inaccessible et brûlant, je plonge dans une piscine de flan, je rebondis et je mange mange en flottant.
Je ne dors pas, j’attends, je ne fais que ça, l’heure autorisée de la prochaine prise alimentaire.
7h : on y est.
À moi la récompense bien méritée : un demi-pamplemousse – toujours à la même heure, au même endroit, dans la même position. Chorégraphie millimétrée.
En un mot : obsession.
Comment j’en suis arrivée là ?
C’est difficile de comprendre cette privation infligée par soi – ce mélange d’ultra contrôle et de perte totale de liberté.
Le corps disparaît mais il impose : regardez-moi.
Les proches commencent à paniquer.
Ils ne savent pas comment dire, ou ils n’osent pas alors je crois qu’ils ne voient pas. Ça me rassure ou peut-être que ça me déçoit.
Et puis finalement une deux trois alertes, on me secoue doucement pour ne pas me briser : j’accepte d’aller consulter.
Une amie demande un contact à son frère psy, je suis en confiance.
Elle me dit : c’est une psy TCC spécialiste des TCA.
J’entre dans un monde majuscule.
Je serai bientôt experte en acronymes mais pour l’heure, j’interroge l’oracle Google.
T-C-C : thérapies comportementales et cognitives
T-C-A : troubles des conduites alimentaires
Je vois.
Premier rendez-vous au fin fond du douzième. Je sais pas pourquoi je choisis toujours des psys au fin fond de quelque part.
J’ajoute de la pénibilité à cette tâche déjà pas dingue, je me laisse sans doute la possibilité d’avoir la flemme d’atteindre mon prochain rendez-vous ou d’arriver en retard.
Cette psy, je l’aime dès que je la vois.
Elle me fait un effet pas comme les autres.
Elle a un nom imprononçable alors je ne l’appelle pas, mais dans ma tête je l’appelle Marguerite, je trouve que ça lui va bien.
Marguerite est bizarre. Elle se tient mal, toujours avachie, le dos courbé sur son bureau elle écrit les coudes écartés, le visage à quelques centimètres de la feuille, comme quand on prenait des notes en cours de philo.
Ses cheveux gris frisottants sont toujours mal coiffés ou plutôt pas coiffés du tout, elle porte des vêtements amples un peu babos-arty qui tombent bien sur elle.
J’aime bien sa dégaine.
Marguerite ne me regarde pas dans les yeux, quand elle me parle elle regarde toujours ailleurs et c’est ça que je préfère. Elle est toujours un peu tordue, un peu en biais.
Marguerite n’a pas le regard surplombant et comme les miens, ses yeux bougent tout le temps.
Pour la première fois je me dis qu’on peut avoir l’air bizarre et être psy, pas forcément bien ancré•e et ça me plaît.
J’ai l’impression qu’on est dans le même camp.
Je lui demande de m’expliquer les TCC mais mon cerveau non ravitaillé n’y comprend pas grand chose.
Je lui raconte quoi ? Dur à dire – les histoires de ce que je mange ou ne mange pas, j’imagine. C’est simple il n’y a plus que ça.
Sa drôle de présence me fait du bien même en silence.
À chaque séance elle me demande mon poids.
À chaque séance je lui réponds ne pas être sûre, vous comprenez ma balance est cassée.
Pourtant je me pèse 12 fois par jour pour vérifier, à chaque noisette ingurgitée.
Un jour elle me demande : c’est une balance à aiguilles ou électronique ?
– À aiguilles.
– Et vous pensez qu’elle est cassée parce que le poids vous semble trop haut ou trop bas ?
– Trop bas. C’est impossible je peux pas faire ce poids-là.
Elle me propose d’acheter une deuxième balance, électronique cette fois. Je m’exécute.
À la séance suivante elle me demande, alors ?
J’y comprends rien, je lui dis, elle aussi elle est cassée, elle se trompe c’est pas possible c’est trop bas.
Elle ne dit rien, elle n’a pas besoin de parler.
Elle me sourit tendrement, son regard singulier, et je comprends.
C’est la première à me parler de la possibilité de l’hospitalisation.
Longtemps je refuse fermement, ça moi jamais, c’est la place des autres de mon père de ma sœur mais sûrement pas la mienne.
L’idée fera son chemin jusqu’à devenir nécessité.
Une bonne rencontre, une bonne psy, ça peut aussi sauver la vie.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui,
On se revoit dans deux semaines ?
Andrea

Egon Schiele, Portrait de femme (1910)
Psychologie de comptoir
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1– Troubles des conduites alimentaires (TCA)
L’anorexie mentale, la boulimie, et l’hyperphagie boulimique sont les troubles de la conduite alimentaire les plus courants. Il s’agit de pratiques alimentaires dites “anormales”, un déséquilibre dans le rapport à la nourriture, associées à une grande souffrance psychique. Les TCA commencent souvent à l’adolescence, et doivent être pris en charge le plus rapidement possible. Il est difficile d’estimer le nombre de personnes touchées par ces troubles (car beaucoup ne sont pas diagnostiquées et n’accèdent donc pas aux soins), on considère qu’il s’agit d’environ 5 à 10% de la population mondiale, majoritairement des femmes. Ce sont des troubles graves et mal connus, aux origines évidemment multifactorielles et aux nombreuses comorbidités (trouble anxieux, trouble dépressif, addictions, tentatives de suicide).
Le rôle des proches est difficile mais primordial. Si vous vous inquiétez pour quelqu’un.e ou pour vous-même, ne gardez pas le silence, parlez à votre médecin généraliste, à un.e psy, ou encore à une association comme la FFAB. Vous pouvez également contacter la ligne téléphonique “Anorexie Boulimie Info écoute”.
2- La dysmorphophobie
“C’est vrai que ce mot trop long est parfaitement atroce”, nous dirait Mary Poppins. Et pourtant, le jour où ma psy bizarre me l’a appris, ça a été un sacré soulagement.
La dysmorphophobie, ou dysmorphie corporelle, est un trouble qui provoque une vision déformée de soi-même, de son corps, et par-là même beaucoup d’angoisses.
Selon Psychologue.net :
“Les personnes souffrant de dysmorphophobie ont souvent des pensées intrusives liées à une difformité perçue ou à la peur d’en avoir une. Par exemple, elles peuvent être excessivement angoissées par une cicatrice ou un grain de beauté. Les pensées liées à ce trouble peuvent surgir de manière inattendue, entraînant une détresse importante et des changements de comportement. Voici quelques-uns des symptômes que ces personnes peuvent ressentir :
- Anxiété face à des situations liées au corps
- Évitement de certaines situations par crainte de montrer son corps
- Comportements compulsifs pour faire face au « problème » physique perçu
- Malaise constant dû à la perception physique
- Actions visant à cacher ou à déguiser le défaut perçu
- Comparaisons avec d’autres personnes
- Recourir à des interventions esthétiques pour « corriger » le défaut, mais ne pas se sentir satisfait des résultats »
On peut ainsi souffrir de dysmorphophobie sans pour autant développer un trouble de la conduite alimentaire.
Vive le Body Positive ❤
3- Les Thérapies comportementales et cognitives (TCC)
Ça vous dit quelque chose ? C’est un type de thérapie qui se concentre sur les causes d’un comportement problématique, pour obtenir la modification de ce comportement.
Je site l’AFTCC : “ le postulat de base des TCC considère un comportement inadapté [par exemple une phobie] commela résultante d’apprentissages liés à des expériences antérieures survenues dans des situations similaires, puis maintenus par les contingences de l’environnement.
La thérapie visera donc, par un nouvel apprentissage, à remplacer le comportement inadapté par un comportement plus adapté correspondant à ce que souhaite le patient. Le thérapeute définit avec le patient les buts à atteindre et favorise ce nouvel apprentissage en construisant une stratégie thérapeutique adaptée.”
L’AFTCC a même fait une petite vidéo bien pédagogique pour vous convaincre.
C’est intéressant, mais comme toutes les autres thérapies, ça conviendra à certain.e.s et non à d’autres, selon les difficultés traversées.



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