« Mademoiselle, je pense que vous devriez consulter. »
J’ai 18 ans, on est en 2007. Les téléphones à clapet et Facebook sont alors au sommet de la chaîne du cool et je suis en prépa littéraire.
La pédagogue d’exception me regarde pleurer depuis dix bonnes minutes, sans dire un mot. Quand elle se décide à ouvrir la bouche, c’est donc pour me conseiller de « consulter ». Adorable.
À cet instant, je découvre le concept de conseil non sollicité, je réussis à pas m’énerver. Je ravale ma morve et je marmonne un truc du genre « oui bien sûr Madame vous avez raison je suis désolée. »
Expression déclinable en « tu devrais voir quelqu’un », le mot qu’elle ne dit pas c’est « un psy », bien sûr. Le P. Word, celui dont on n’ose prononcer le nom.
On commence enfin à parler de santé mentale.
Mais on se cache encore pour aller chez le psy, on sourit poliment sous antidépresseurs, et on enferme celles et ceux qui vont trop mal pour pouvoir faire semblant.
J’ai aujourd’hui 35 ans, et dans ma vie j’ai eu plus de psys que d’histoires d’amour. On s’est rencontré.es, on s’est quitté.es, dans la colère ou en bon terme. J’ai souvent disparu sans rien dire, aimé à sens unique ou fait en sorte de me faire larguer. J’ai parfois cheminé seule, jusqu’à trouver la bonne (en amour en tout cas, pour la psy je m’avancerai pas).
Il faut dire que dans ma famille, à peu près tout le monde voit des psys, et le sujet n’est pas tabou. Dépressifs, alcooliques, schizophrènes, paranoïaques, anorexiques, ou simples névrosé.es, nous sommes particulièrement bien lotis à ce niveau-là. On aime beaucoup en rire, c’est déjà ça.
Alors voilà. Je vois des psys depuis toujours en me demandant à quoi ça sert, et pourquoi je suis comme ci et pas comme ça, bizarre, inadaptée, bloquée, trop angoissée, que j’essaye de comprendre comment font les autres pour bien fonctionner, et pour avancer malgré tout, quand bien même cette coquine de vie nous mettrait des bâtons dans les roues.
C’est difficile de se défaire de la honte.
Honte de soi, des autres, de la maladie ou de la simple fragilité.
Je devrais consulter, ben oui, je le fais.
Et je me dis même qu’en partageant nos histoires, on pourrait transformer la honte en fierté.
Andrea
C’est le prénom que j’ai choisi ici.
D’abord pour prendre de la distance et de la liberté, ensuite parce qu’imaginez si un.e.s de mes psys me reconnaît ! Ça serait encore pire que le.a croiser au supermarché.

