Quitter le nid

Quitter le nid

Trois ans sans psy

Après six ans d’une belle et enrichissante relation avec ma psy, c’est la lassitude. Les discussions se tarissent, les tendres moments de partage des débuts laissent place à l’ennui. J’ai envie d’aller voir ailleurs, voler de mes propres ailes.

Je lui pose un lapin et ne la rappelle pas, toutefois rongée par la culpabilité.
À moi le vaste monde ! J’ai 18 ans, je vais bien, besoin de personne, yolo*.

À la même période, l’ambiance chez moi n’est pas terrible
Un jour je retrouve ma mère prostrée sous la douche. Elle pleure beaucoup, c’est pas son genre. Je la sors de là, l’aide à s’allonger. Ça va aller.
Elle dit : « appelle les urgences psychiatriques ». 
Je fais le 12, renseignements téléphoniques. S’il vous plaît les urgences psychiatriques.
C’est pour ma mère. Qu’est-ce que je dois faire ?
Un médecin vient. Il dit que c’est une crise d’angoisse. Ma mère s’endort. Plus tard, calmée, elle m’explique. 
Une agression quelques jours plus tôt, dans la rue, un choc. Soudain sous la douche, réminiscences, souvenirs enfouis qui ressurgissent. Amnésie traumatique.
Ah bon des choses peuvent se cacher quelque part dans la tête, et réapparaître, comme ça. Qu’est-ce qui se cache dans la mienne ? Est-ce que je vais me transformer moi aussi ? 

Ma mère-solide. Douche froide, liquéfaction.
Comme dans Les incroyables pouvoirs d’Alex (passion culture télé des années 90). Alex elle pouvait disparaître, devenir une grande flaque d’eau et aller où elle voulait. Avec ses casquettes à l’envers et ses salopettes, je rêvais d’être elle.

Ensuite ma mer salée en dépression pour quelque temps. Elle redevient un peu adolescente, elle est marrante. Elle dit tout ce qu’elle pense, me raconte ses histoires avec beaucoup trop de détails (à quoi bon les filtres), elle danse et chante dans le salon sur James Blunt.
« You’re beautiful it’s true ». Plus rien ne m’étonne. 

À côté de ça, mon beau-père fait faillite, entraîne tout le monde dans sa galère, nous fait une petite TS, ils doivent quitter Paris. 
Ça navigue à vue.
Mon père lui c’est comme d’habitude, noyé dans l’alcool. Il boit puis il arrête de boire. Ou l’inverse ?

Comme je viens de commencer mes études, ma mère me paye un studio et je trouve un petit boulot. 

Haut les cœurs, toute seule je serai peut être plus tranquille. 
Ça commence mal, mon voisin de palier s’appelle Samuel, comme le mec qui parle dans la tête de ma sœur, et ma jeune voisine du premier n’est pas très équilibrée. Pas de bol.
Elle fait des crises, elle hurle jour et nuit, de douleur on dirait. Grâce à elle je découvre le Syndrome de Diogène, ou comment accumuler un maximum de trucs dans un minimum d’espace. Par trucs, entendre poubelles et détritus en tous genres. Jamais vu ça, y’en a partout, du sol au plafond. Jusque dans la cage d’escalier on sent l’odeur. Et je me fous d’elle au lieu de l’aider. 
C’est moi l’ordure. 
Elle, elle décharge.

Je vis seule mais j’ai clairement pas les bases de l’autonomie. À l’époque, internet n’a pas encore réponse à tout (dis Siri, comment on fait cuire du riz ?), dommage.
Je me nourris de cacahuètes, de noodle soup et de Guronsan, banalité étudiante en somme. Mes amies, ma vie. On passe le temps dans les cafés. On y révise comme on y boit, du matin jusqu’au soir, raclant nos poches pour un dernier demi-pêche ou un croque-monsieur les jours de fête.
On s’y sent bien, on est ensemble. 
Les bistrots aujourd’hui je les aime toujours autant. Héritage paternel sans aucun doute.

On est toutes en khâgne, pas exactement investies dans la préparation des concours aux grandes écoles. 
On hésite entre ambition et désespoir démesurés. On se rêve artistes contemporaines ou comédiennes, à moins qu’on monte un groupe de rock alternatif ? Quelqu’un fait de la musique ? Ok tant pis go pour la fac de philo.

Entre nous on commence à parler plus ouvertement de santé mentale.
Période « vive les torturées », snobisme dépressif. Être sous antidépresseurs, notre Saint Graal. C’est pas mon cas donc je me la ramène pas. 

La cheffe de la bande c’est la Ténébreuse. Avec ses anxiolytiques et ses crises de panique, elle impose le respect. Faut dire qu’elle est plus belle, plus intelligente et plus drôle que le commun des mortels. Hypersensible aussi. On est toutes super fières d’être son amie.
Quand on nous croise on peut entendre ce style de phrases : « Nan mais faut trouver sa molécule », « attends je vais reprendre un monaco, avec mes antidep ça me fait planer », ou encore « ouais toute façon nous on va mourir jeunes, comme Jim et Janis » en fin de soirée.

On rit beaucoup mais c’est pas si drôle. Au bout du compte on finit toutes par rentrer seules dans nos 12m2, s’allonger sur nos clic-clac Ikea tout confort, et vider nos paquets de Fortuna en pleurant sur Led Zep (pour les intimes).
Si elle pouvait juste la fermer la folle du premier, ça m’arrangerait.
La Ténébreuse parfois elle vient dormir chez moi quand ça va pas. Déprimer à deux c’est toujours mieux.

Je vais pas beaucoup en cours. Méthode Coué. Ça va aller. À 20 ans c’est normal d’être paumée. À 30 ans je serai une vraie adulte avec un métier, c’est ce que je me dis pour me rassurer. 

21 mars 2009. Un samedi matin ensoleillé, c’est le printemps, ça me rend heureuse. Je bois un petit café en terrasse en écoutant les conversations des gens à côté. Je me suis couchée tôt la veille, je devais voir la Ténébreuse mais j’ai eu la flemme.

Mon téléphone sonne. Numéro inconnu, d’habitude je réponds pas. Mais tiens oui ce jour-là.
Il y a eu un incendie. La Ténébreuse, elle a eu tellement peur qu’elle a réagi comme il ne fallait pas. Elle est morte. Elle a paniqué, et elle est morte. C’est comme ça qu’on me présente les choses. 
De l’immeuble tous les autres sont vivants, sauf elle, la plus fragile. Ça devrait pas être ces personnes-là les mieux protégées ?

Elle avait 20 ans. Nous on croyait que la vie commençait. 

Tous nos parents nous répètent que la cérémonie c’est important. Pour pouvoir faire son deuil apparemment.
Le jour de l’enterrement je pleure presque pas. C’est pas réel, je ressens à peine. Elle peut pas être là-dedans. La famille nous demande de faire des discours, alors pour eux on dit des choses. C’est comme un spectacle.
L’église Saint-Germain-des-Prés pleine à craquer. 
À la fin le curé me félicite, « bravo vous avez été forte et digne ». Indécent. 

Dans ma tête, je l’entends tout le temps. Elle est en colère la Ténébreuse, tellement énervée que ça lui soit arrivé, à elle. Vous vous foutez de ma gueule elle dit quand on raconte des trucs aberrants, quand on parle à sa place. 
« Elle aurait aimé nous voir continuer à rire ». N’importe quoi. Ce qu’elle veut c’est qu’on pleure pour toujours.
Je voudrais bien vous y voir d’être mort.
Au moins maintenant moi aussi j’entends une voix.

On écrit des mots sur du papier coloré et on les dépose sur son cercueil avec des fleurs. En réalité on les dépose pas, on les envoie dans le trou, j’essaye de viser le bois.
Comme un secret j’ai écrit cette phrase qui tournait en moi sans arrêt : « on n’avait pas prévu ça comme ça ». Et puis j’ai ajouté « je t’aime », pour faire moins froid.

La Ténébreuse, je l’ai entendue pendant longtemps. Le jour où elle a arrêté de parler, de tout commenter, j’ai pensé que j’avais fait mon deuil. Ça a pris plusieurs années.

Et quelques jours après la cérémonie, serez-vous surpris ?
J’ai rappelé ma psy.

On va s’arrêter là pour aujourd’hui.
On se revoit dans deux semaines ?

Andrea 

*yolo : You Only Live Once,  traduisez « carpe diem » si tout comme moi vous n’êtes plus si jeunes.

PS : Série spéciale été pour les deux prochaines Newsletters, je vous promets un peu plus de légèreté, coquillages et crustacés. 

Psychologie de comptoir

(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)

1- Diogène le chien


Le Syndrome de Diogène fait partie des troubles du comportement (comme les phobies, les troubles du comportement alimentaires, les addictions, les troubles obsessionnels compulsifs, entre autres). Il touche en majorité des personnes âgées (mais pas seulement), associant un grand isolement social à une négligence de l’hygiène corporelle et domestique et à l’accumulation d’objets.

Ce Syndrome ne porte pas si bien son nom puisque le philosophe Diogène de Sinope (IVe siècle av J.-C), figure du cynisme, vivait quant à lui dans un total dénuement, prônant la vie simple, au plus proche de la nature, à l’opposé, donc, de la possession matérielle ! Un vrai décroissant.

Diogène mendiait et marchait pieds nus dans les rues, ne se souciant pas de son apparence ni du jugement des autres (un peu comme moi quand j’arrive en pyjama à la crèche de mon fils finalement, serais-je cynique ?).
Il rejetait les conventions sociales, les valeurs morales, les personnes riches, les souverains et même les dieux. Il y a de l’idée, malheureusement ce cher Diogène appréciait également la masturbation en place publique.
Vous allez trop loin Diogène (balance ton philosophe).

 « J’affronte le mal et les hypocrites avec la vérité et je leur dis la vérité sur eux-mêmes, et j’agite ma queue devant les gens de bien et gronde devant les gens mauvais », aurait-il dit. D’où son surnom : Diogène le Chien. 

2- La mémoire traumatique


L’amnésie traumatique peut suivre un événement traumatique majeur. C’est une période pendant laquelle une personne n’a pas conscience des violences qu’elle a subies.
Un “mécanisme exceptionnel de sauvegarde”, face à la terreur et au stress extrême engendrés par les violences. Une stratégie de survie mise en place par l’organisme.
Dans cet article, La mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma, Muriel Salmona  explique le fonctionnement de la mémoire traumatique : de la sidération psychique à la disjonction du circuit émotionnel, jusqu’à la dissociation et la mémoire traumatique. 

“Les mécanismes à l’origine de cette mémoire traumatique sont assimilables à des mécanismes exceptionnels de sauvegarde, qui sont déclenchés par le cerveau pour échapper au risque vital que fait courir une réponse émotionnelle extrême face à un trauma.”

Les personnes victimes de violences sexuelles dans l’enfance sont les plus touchées par l’amnésie traumatique.

3- Les étapes du deuil

En tapant “étapes” sur Google, celles du deuil apparaissent juste avant celles du Tour de France. Me voilà rassurée, on a le sens des priorités (mais je note l’idée pour la série spéciale été).
Continuons donc sur notre joyeuse lancée.

La psychiatre hélvetico-américaine Elisabeth Kübler-Ross (1926-2004) a théorisé le processus de deuil sous forme d’étapes.

Ces 7 étapes sont : le choc (état de sidération), le dénis (refus de croire l’information), la colère (révolte vers autrui), le marchandage (tentation de retour en arrière mais confrontation à l’impossibilité de ce retour), la tristesse (souffrance, étape importante et difficile), la résignation (abandon de la lutte), l’acceptation (intégration du deuil dans l’histoire personnelle, espoir et nouvelle énergie).

Bien sûr, chacun.e vit le deuil à sa façon, ces étapes peuvent être plus ou moins longues et vécues dans un ordre différent. 

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  1. Se faire du bien – Tu devrais consulter

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