Rêve général

Pour ce deuxième et dernier numéro Hors Série de l’été, une invitée spéciale : une psy, une vraie de vraie. 

Elisa est psychologue clinicienne, elle a longtemps travaillé en institut médico-éducatif (IME), avec des enfants, adolescents et jeunes adultes ayant des troubles importants du développement entraînant une déficience intellectuelle.

Elle exerce désormais en centre médico-psycho-pédagogique (CMPP).
Elle a accepté de jeter un œil à cette newsletter et de répondre à quelques questions sur un sujet aussi mystérieux que fascinant : les rêves. 

J’adore rêver. Je rêve quand je vais bien. Pendant trois ans je n’ai rêvé de rien. 
J’aime le récit du rêve.
Les rêves on ne sait jamais comment les raconter, au présent ou au passé.
Les histoires rêvées sont impossibles à inventer. 
Les rêves imaginent bien mieux que la pensée.
Écrivons nos rêves.

À vos interprétations.

Cette nuit, j’ai rêvé de ma gynécologue. Dans la salle d’attente, je lui disais je t’aime, je veux entrer dans ta vie.

Elle fait comme si de rien n’était. J’entre dans le cabinet.
C’est l’heure de la consultation,elle me propose différents examens, liste en main. Échographie endovaginale ? Hystérosalpingographie ? Frottis ? Je panique. Après ma déclaration, impossible de partager un moment aussi intime. Je suggère un examen en surface. Sur mon ventre par exemple on pourrait essayer ? Elle refuse, je dois choisir. 
Je suis soudain avec mon sage-femme, on monte un immense escalier en colimaçon rouge.
Je le suis. Il faut atteindre le dernier étage. 
En même temps je parle d’elle sans arrêt. Je lui dis qu’elle est si belle, que je pense tout le temps à elle, je répète que je l’aime. Alors seulement je me souviens que c’est son meilleur ami. Pourquoi tu lui as dit. Il va tout répéter, elle va te prendre pour une folle. Mon coeur bat la chamade, j’ai du mal à respirer. Lui il rit. Il dit n’importe quoi mais elle s’en fout de toi. On arrive dans un appartement minuscule et mal rangé. C’est chez moi. Il scrute, il a l’air dégoûté. J’essaye de me justifier, je suis tétanisée. Qu’est-ce qu’il va lui raconter ?

Plusieurs fois par mois je rêve de ma gynéco. C’est toujours pareil, je veux être proche d’elle. Je veux qu’elle m’aime. Elle me rejette à tous les coups, elle reste professionnelle. Je fais tout pour transgresser les limites qu’elle m’impose, en vain.

Précision à toutes fins interprétatives : c’est ma gynéco qui a mis « la petite graine du gentil monsieur dans le ventre de maman » [elle a médicalement assisté la procréation de nos enfants], dans son cabinet parisien. C’est elle aussi qui m’a fait accoucher, deux fois.
Un rôle dans ma vie somme toute anodin.

Je parle beaucoup d’elle à ma psy. Je la soupçonne d’être jalouse de ne pas être celle qui hante mes nuits.

Numéro deux sur le podium de mes rêves : ma meilleure amie d’enfance. Pas recroisée depuis vingt ans, on s’est quittées fâchées adolescentes. On se ressemblait un peu physiquement, on aimait bien faire croire qu’on était jumelles. On jouait à aller dans « dans nos rêves » pour pouvoir faire le papa et la maman. Le principe du jeu était simple : s’endormir pour de faux puis tout mettre sur le dos du somnambulisme. Ingénieux arrangement avec le refoulé, ou comment se jouer de l’inconscient.  Ce qui se passait dans nos rêves y restait évidemment.

En rêve maintenant elle me méprise, systématiquement. Elle fait semblant de pas me voir, elle refuse de me parler. Après elle aussi, je cours. 
On finit souvent par s’embrasser. 

Quand on était petites elle me bolossait (bolosser, transitif, familier : traiter en bolos, en bouc émissaire). Elle me faisait des sales coups, c’est moi qui m’excusais. Un jour par exemple, j’étais amoureuse d’un garçon, Raphaël P., elle m’a dit t’inquiète je vais t’arranger l’affaire : quelques heures plus tard elle sortait avec lui. J’ai dit que c’était pas grave, le coeur un peu brisé.
Pendant des années, adulte et malgré notre ultime dispute, j’ai continué à essayer de la contacter, disons une fois par an. Elle répondait jamais. J’ai enfin arrêté (il y a pas si longtemps).
J’avoue, je la stalke sur insta occasionnellement (profil ouvert, c’est trop tentant).

En troisième place, n’ayant pas démérité, vous ne devinerez jamais : la chanteuse Angèle. Eh oui que voulez-vous, on ne contrôle pas son inconscient, j’aurais bien choisi Patti Smith ou Madonna, c’est comme ça.

Dans mes rêves, je suis très intimidée par elle. Elle me méprise aussi, décidément. J’essaye de lui parler mais son entourage m’en empêche, je peux à peine l’approcher. Elle me trouve sans intérêt.
À ma décharge, Angèle c’est mon deuxième prénom. 

Trois femmes, donc. Après qui je cours et qui refusent de me regarder. Heureusement, mon épouse accepte ce polyamour chimérique (et à sens unique).

Je ne fais qu’un seul cauchemar. Un thème unique aux variations multiples : l’intrusion
Je suis chez moi et je m’aperçois que la porte est ouverte. Je veux la fermer au plus vite, mais au moment de la pousser je sens une pression de l’autre côté. Quelqu’un veut entrer. J’essaye de résister, avec mon corps entier, mais la porte cède, forcée. La foule envahit l’espace. Je suis terrifiée. 
Ces cauchemars se déroulent toujours dans des lieux familiers, des appartements de mon enfance. Celui où ma sœur s’est transformée en déesse la première fois revient souvent, tout comme celui de mes grands-parents, Porte d’Orléans.

On va s’arrêter là pour aujourd’hui,
On se retrouve à la rentrée ?
Bonnes vacances (si vous avez la chance d’en avoir) !

Andrea

L’avis de la psy

-Chère Elisa, peux-tu essayer de nous éclairer ?
D’abord, c’est quoi un rêve ? Est-ce qu’un rêve c’est un fantasme ?

Et puis la théorie freudienne selon laquelle les rêves sont la réalisation de désirs inconscients, t’en penses quoi ? (cet article “Théorie des rêves chez Sigmund Freud” nous en dit un peu plus)

Salut Andrea,

Merci pour ton invitation qui me fait très plaisir. Je flippe un peu d’endosser ce costume de « la psy », (peur de jouer à la sage femme?) qui me semble toujours trop grand (mais, après tout l’oversize c’est tendance et c’est confortable).

Tu dis que tu rêves quand tu vas bien et c’est vrai que cette capacité à rêver est le signe d’une certaine fluidité de la psyché, d’un jeu possible à l’intérieur de soi et avec le monde.

Alors c’est quoi un rêve ? Selon la théorie freudienne c’est une tentative d’accomplissement d’un désir refoulé. On distingue le contenu manifeste du rêve (le récit qu’on en fait) du contenu latent qui correspond au fantasme inconscient. Le contenu manifeste du rêve se sert d’images empruntées à l’état de veille pour déguiser le discours du rêveur.

Ce qui est génial (et effrayant) c’est que dans le rêve on est à toutes les places : tu es aussi ta gynéco qui veut t’examiner, cette foule du cauchemar qui pousse à la porte, ce sage-femme qui se moque et juge.

-Tu sais, je suis toujours très déçue quand je raconte mes rêves à ma psy. Je lui tends d’immenses perches mais rien n’y fait, elle refuse d’interpréter !
S’il te plaît, est-ce que toi tu veux bien interpréter mes rêves ? Tu peux même être fantaisiste, tout me va.

Haha quelle ingrate ta psy ! Tous ces rêves foisonnants que tu lui offres, et même pas elle te répond ! (Tiens ça me rappelle ta gynéco…)

Bon, en fait ta psy a surtout l’air de connaître son boulot et te laisse donc faire le tien : à toi d’associer et d’être surprise, avec son aide, de ce que tu entends en déployant, en séance, le récit de ton rêve, que tu lui adresses.

(J’insiste sur, « avec son aide », car le silence du psy peut être vécu très douloureusement selon notre problématique. Pour certains, il est nécessaire que le psy s’incarne d’abord dans une parole pleine, chaleureuse, poétique pour pouvoir profiter de son silence qui prendra alors une valeur de « refusement » et non d’abandon).

Il faut peut être distinguer le travail d’écriture et le récit oral du rêve. L’écrit peut revêtir le risque d’une mise à distance, une redondance du travail de travestissement. À moins d’arriver à une écriture automatique mais quand même.

À l’oral, l’effet du dire me semble plus fort : l’intonation, l’émotion qui surgit (voix qui tremble, se casse, rougissement inopiné TMTC), les lapsus ou signifiants qui résonnent étrangement, tout cela vient nous surprendre et révéler qu’il se trame quelque chose à cet endroit.

Là ce qui me vient du coup c’est la question de l’adresse ou du transfert : à qui s’adresse le récit du rêve ? À qui s’adresse cette newsletter ?

Je tente une hypothèse : et si le transfert (sur ta psy) permettait que ta créativité se déploie à travers l’écriture de cette newsletter ?

Et pour corser le truc (deuxième hypothèse, généreuse la fille tavu pas comme les autres) : et si le transfert latéral sur ta gynéco permettait de protéger (en l’atténuant pour que son intensité soit moins effrayante) le transfert sur ta psy ?

-Est-ce que toi tu interprètes tes rêves tous les matins ?

Quand j’ai la chance de m’en souvenir (c’est-à-dire quand je suis pas réveillée en sursaut par les cris stridents mélodieux de mon fils qui a la dalle) j’aime bien les savourer encore un peu, oui.

J’essaie de prêter attention à l’état émotionnel dans lequel je suis : avec certains rêves je me réveille fatiguée, en colère, quand d’autres semblent avoir permis de tout résoudre pendant la nuit.

-Le psychanalyste de Fellini lui avait conseillé d’écrire et dessiner ses rêves chaque jour, alors qu’il était en dépression. [cf podcast LSD conseillé dans les ressources]. Il l’a fait jusqu’à la fin de sa vie. Bonne idée ?

Très belle idée oui !

Quand on est déprimé(e), on arrive plus à investir, à ressentir du plaisir, on se sent très merdique. Là le psy l’invite à jouer avec ses productions psychiques en suggérant qu’elles ont de la valeur. Il soutient chez Fellini la relance d’un processus créatif, grâce au transfert.

Tu rêves de tes patients parfois ? (Tu crois que ma gynéco elle rêve de moi ?)

Bien sûr il m’arrive de rêver de patients. C’est aussi tout l’enjeu du travail thérapeutique avec certains: faire advenir une capacité à jouer, à rêver, les aider à figurer quelque chose de leur histoire.

Mais ta question me fait penser que certains rêves sont si intenses qu’on se dit « c’est pas possible, l’autre (celui qui prête sa forme dans le rêve) doit ressentir ça aussi ! Ma psy gynéco ne peut pas ne pas m’aimer aussi ! » Quelle puissance le transfert !


J’adore (comment ça transfert ? Mais non on s’aime vraiment elle et moi). Merci beaucoup Elisa, c’est vraiment génial une psy qui parle.

Au hasard des signes.

Brèves de comptoir

Je suis en vacances, j’ai le temps de flâner et de m’adonner à mon activité préférée : m’asseoir en terrasse, rêvasser et écouter les gens à côté. 
Pour vous, quelques fragments volés.

– «C’est fou ce qui se passe dans l’invisible », conversation téléphonique. Elle raconte. Un rendez-vous manqué avec une psychopraticienne, pour se former. Elle entre dans une église pour chercher des réponses, elle décide de tout annuler.
Matin, terrasse ensoleillée, café allongé, potentielle psychopraticienne éberluée.

– « J’ai peur d’avoir envie de l’embrasser sur la bouche, elle est trop jeune pour moi. Et puis c’est mon médecin.
-Tu es en transfert ma chérie. Comme quoi, de bébé à 91 ans, on est des êtres de désir », une femme très âgée, son jeune ami clairvoyant, 17h30, jamais trop tôt pour l’apéro.

9h, le serveur finit d’installer la terrasse. À côté de moi une femme est déjà là depuis quelque temps on dirait. Sur sa table, un livre : La formation de l’analyste et son désir.

-« Ma sœur elle est toxique, je l’ai forcée à aller voir un psy, mais elle faisait que lui mentir. Elle est allée voir sur internet les symptômes de comment on dit là, les surdoués. Elle voulait se faire diagnostiquer », Body minute d’intimité. L’épilation ça a parfois du bon.

-« Il est triste, et quand il est pas triste il est excessif, c’est dommage », un bar à vins, un groupe de quinqua satisfaits type Beigbeder, un ami qui n’est visiblement plus invité.

Répondre à Hors cadre – Tu devrais consulter Annuler la réponse.

Comments (

2

)

  1. Une rencontre – Tu devrais consulter

    […] Elisa, psychologue, et Alexis, pédopsychiatre, il fallait bien compléter notre sainte trinité. D’autant plus […]

    J’aime

  2. Hors cadre – Tu devrais consulter

    […] Imaginer mes psys hors de leurs cabinets c’est un grand fantasme (pour tout le monde ?). Pourtant quand ça arrive pour de vrai, dans le réel, quand on les croise par hasard dans la rue ou au supermarché (comment ça elle mange des surgelés ?), c’est toujours décevant.Les voir comme des personnes banales finalement. Insupportable surgissement.Est-ce que ça fait partie du travail ou est-ce que ça le met à mal ?Celle que j’imagine le plus hors de son cadre, vous le savez maintenant si vous me suivez depuis quelque temps, c’est ma gynéco. […]

    J’aime